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Tour de France : le terme « flahute » est-il acceptable ?

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Plus personne n’y fait vraiment attention tant le terme est utilisé régulièrement par les commentateurs des courses cyclistes de France Télévisions, L’Equipe TV et Eurosport, et ce, depuis de nombreuses années. Flahute !, voilà le terme en question. Blason frappé du Lion de Flandre pourtant apparent au mur, un restaurateur d’Essars, près de Béthune, nomme son estaminet du même nom, L’Auberge du flahute. Peut-être y est-il possible de boire une… Flahute, cette bière blonde titrant à 8° et brassée par la Brasserie artésienne installée à Haisnes.

Bien évidemment, ni la saint-saulvienne Marion Rousse, Ni Thomas Voeckler, ni Laurent Jalabert, ni Alexandre Pasteur ne manifestent la moindre intention de blesser volontairement le peuple flamand. De la même manière, très certainement nos sympathiques tavernier et brasseur ignorent-ils la dimension péjorative du terme. Pour autant, doit-on s’habituer et refuser de condamner l’utilisation du terme flahute ?

« Mais la non-intention, si elle constitue une circonstance atténuante, n’en annule pas moins la faute »

Ce vendredi 1er juillet, à l’occasion du prologue du Tour de France 2022 qui se déroulait à Copenhague au Danemark, le terme flahute fut prononcé à plusieurs reprises pour désigner les cyclistes néerlandophones de Belgique. « Ah mais arrêtez, ce n’est pas méchant ! », objecteront certains. Et c’est bien évidemment vrai. L’utilisation de ce terme péjoratif est involontaire. N’en doutons pas, à l’insu du plein gré des commentateurs de France Télévisions pour reprendre la fameuse expression du champion français, Richard Virenque, et passée à la postérité. Mais la non-intention, si elle constitue une circonstance atténuante, n’en annule pas moins la faute.

Viendrait-il à l’esprit de ces mêmes commentateurs et consultants de définir le cycliste français d’origine algérienne Nacer Bouhanni ou le grand espoir Erythréen Biniam Girmay, mais encore l’équipe Israel Start-up Nation de péjorations que chacun devine ? « Non ! Ce n’est pas la même chose ! », répliqueront d’autres. Donnons leur raison… Mais à l’exception d’une plaisanterie ponctuelle, accepterait-on que l’Italien Damiano Caruso soit automatiquement affublé du sobriquet de rital ou spaghetti ? Trouverait-on normal que l’Allemand Maximilian Schachmann soit qualifié de boche ? Le Gallois Geraint Thomas de rosbeef ? Enfin l’Espagnol Enric Mas d’espingouin ? Non, cela ne passerait pas. Alors pourquoi le faudrait-il pour les Flamands ? A-t-on d’ailleurs déjà entendu un Flamand s’affubler lui-même de ce qualificatif ?

« il est un fait que le sobriquet argotique flahute a un caractère hautement méprisant »

Car il est un fait que le sobriquet argotique flahute a un caractère hautement méprisant. S’il est aujourd’hui majoritairement utilisé dans le monde des compétitions cyclistes, l’appellation flahute, initialement orthographiée flaüte, remonte au 18ème siècle. Le terme semble apparaître pour la première fois dans les Chansons et pasquilles du chansonnier lillois François Cottignies dit Brûle-Maison, né en 1678, et définit les locuteurs flamands, assimilés à des personnes s’exprimant mal car ne connaissant pas le français :

« Aveucque ti je n’sarot tout d’bon.

Bétôt ni Flament ni Wallon…

Adieu fichu Flaüte !

Va t’en avec tes fluttes… »

mai

Encore confidentiel, les termes flahute, mais également vlaminque, deviennent populaires en même temps que plusieurs dizaines de milliers d’ouvriers flamands du Nord franchissent la frontière pour fuir la récession économique qui sévit en Flandre et viennent grossir les rangs du prolétariat des villes des industries du textile et du charbon. La ville frontalière de Roubaix compte 8.000 habitants en 1800, avant de passer à 35.000 en 1850 et atteindre 124.000 citadins en 1900. Lille est également largement concerné par l’afflux de flamands, au point que la langue flamande devient majoritaire dans certains quartiers, à l’image de celui de Wazemmes. De part et d’autre de la frontière, un même peuple mais la partie méridionale de l’ancien comté de Flandre est annexée par la France depuis un peu moins d’un siècle et déjà, la francisation des esprits opère ses néfastes effets.

Les Flamands néerlandophones du Nord et les Flamands francophones des cités du département du Nord peinent à se comprendre. Maîtrisant mal la langue française, les Flamands sont perçus comme une communauté fermée et vivant repliée sur elle-même. Demeurée catholique tandis que le prolétariat du Nord est imprégné de doctrine marxiste, les Flamands arrivent avec leurs prêtres et investissent les églises, fondent leurs propres journaux et mutuelles et œuvres sociales. Ils se retrouvent dans leurs propres cafés et estaminets, à l’entrée desquels l’avertissement est sans ambiguïté : « Hier spreekt men Vlaamsch ! ». « Ici on parle flamand ! »

De surcroît les ouvriers flamands sont perçus comme une main d’œuvre dont la concurrence est déloyale. Ils acceptent le labeur avec une rémunération plus basse que celle des autochtones et lorsque les ouvriers roubaisiens, lillois et artésiens se mettent en grève, il se trouve des « Belges » pour les remplacer, ainsi qu’Emile Zola l’évoque dans son roman Germinal.

« Décidément, il semblerait que l’adjectif flamand écorche les langues »

Les tensions sociales s’exacerbent à la faveur de la crise économique qui frappe l’Europe à la fin de la décennie 1840. « A bas les Belges ! », crie la population roubaisienne. « Tais-to sale flamin, cha va eh flahute ! ». Tombé progressivement en désuétude, le sobriquet flahute resuscite curieusement il y a quelques décennies à l’occasion des classiques dites « flandriennes ». Décidément, il semblerait que l’adjectif flamand écorche les langues. Et l’on tente de racheter à l’insulte une relative virginité. Même le très officiel site du ministère des Sports et des Jeux Olympiques et Paralympiques www.sports.gouv.fr tente péniblement de justifier que « A l’origine, le « terme [flahute] désigne les flamands. Le flahute est un coureur performant dans des conditions « flamandes » : pluie, vent et routes pavées. Il est généralement puissant et très endurant. Dans les épreuves des Flandres, comme Paris-Roubaix, le tour des Flandres, Gand-Wevelgem, Kuurne-Bruxelles-Kuurne ou encore le circuit Het Nieuwsblad, le flahute a un avantage de terrain et de conditions qui le favorisent. »

Ce mardi, le Tour de France arrive en nos Pays-Bas français. Leffrinckoucke, ’t Tlegerveld, Quaëdypre, Wormhout, ’t Riet Veld, Bavinchove mais encore Oxelaëre, à l’occasion de la quatrième étape entre Dunkerque et Calais, très certainement les spécialistes du vélo écorcheront-ils légitimement les noms de certains lieux et communes traversés. Il ne leur en sera évidemment pas tenu rigueur. Mais, sauf si l’indignation est à géométrie variable, très certainement est-il temps que le terme flahute disparaisse définitivement du jargon cycliste…

Crédit photo: archives-nationales-travail.culture.gouv.fr (Maison du peuple flamand) & sports.gouv.fr (capture d’écran) & docpressesesj.tumblr.com (coupure L’Equipe) et Photo illu Brian Townsley pour Wikimedia

Le miroir du Nord, 2022. Dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

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