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Rencontre avec Philippe Pratx: « la France est un pays riche de sa diversité culturelle et linguistique »

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Il y a quelques jours, nous relayions une pétition notamment menée par Michel Feltin-Palas. Nommée « Pour une place véritable des littératures des langues régionales à l’école », elle a également été à l’initiative de Philippe Pratx. Professeur désormais à la retraite mais également écrivain, ce véritable globe trotter, il milite pour une reconnaissance des diversités linguistiques et culturelles présentes dans l’hexagone.

MDN: pouvez vous vous présenter à nos lecteurs

Je m’appelle Philippe Pratx et viens de prendre ma retraite après quarante ans d’exercice en tant que professeur certifié de Lettres modernes. J’ai exercé dans diverses régions de France, y compris un an à Hautmont dans le département du Nord, et plus de vingt-huit and hors de l’Hexagone (Guyane, Réunion, ex-Zaïre, Côte d’Ivoire, Gabon, Colombie). Je suis également écrivain, publié en France et en Belgique. Et j’ai longtemps exercé des activités de journaliste et webmestre, pour le site Indes réunionnaises (www.indereunion.net), que j’ai créé, et pour La Nouvelle Revue de l’Inde.

MDN: comment a démarré votre intérêt pour les langues régionales?

Lorsque j’étais enfant, j’étais en contact avec mes grands-parents qui parlaient assez souvent ce qu’ils appelaient le patois, en fait l’occitan languedocien tel qu’on le parlait à Albi, ma ville natale. Généralement, je les comprenais, mais ils me dissuadaient de parler cette langue, de même que mes parents, qui ne la pratiquaient pas à la maison.

Ensuite, c’est progressivement à partir de mon adolescence que j’ai pu d’abord éprouver une certaine curiosité pour cette langue honteuse, puis que j’ai voulu en savoir plus à son sujet. Au fil des ans, j’ai pu découvrir que, loin d’être un motif de honte, elle méritait au contraire respect et considération, ne serait-ce que par son passé prestigieux.

Et puis on entendait parfois, ou on lisait sur les murs de ma ville, des slogans qui avaient du sens pour nous : « Volem viure al païs » (Nous voulons vivre au pays), « Gardarem lo Larzac » (nous garderons le Larza. C’était dans les années 70, et ce causse aveyronnais était en train de devenir un lieu mythique dans les luttes identitaires), ou même « Farem tot petar » (Nous ferons tout sauter)… résultat de siècles d’humiliations imposées par le pouvoir parisien. C’était l’époque où l’on entendait aussi Alan Stivell, qui chantait en breton sur les radios… Stivell a d’ailleurs signé très vite notre pétition, et cela me touche très profondément.

J’ai donc peu a peu compris que, contrairement à ce que l’on voulait nous faire croire, la France était un pays riche de sa diversité culturelle et linguistique, et qu’il était aberrant d’occulter cette diversité et même de vouloir la détruire. Depuis plusieurs années, j’ai même décidé de passer à l’action pour défendre ces cultures et ces langues, par exemple à travers des conférences, mais aussi à travers certains propos dans mes livres. Dans ma prochaine publication, (aux éditions belges Le Coudrier, vers le mois de mai) un texte entier, de fiction, sera consacré à cette thématique.

MDN: vous avez contribué au lancement de la pétition  « Pour une place véritable des littératures des langues régionales à l’école » en collaboration avec Michel Feltin-Palas. Quels en sont les résultats à ce jour? 

Dans sa lettre d’information « Sur le bout des langues », Michel Feltin-Palas avait lancé en l’air l’idée de cette pétition, et j’ai rattrapé cette idée au vol pour lui donner vie. Se sont rapidement joints à nous Philippe Blanchet, Hélène Biu, Eugène Green, Philippe Martel, Christiane Metzger, Paul Molac, Pascal Ottavi, Jean-Régis Ramsamy, Marie-Jeanne Verny, et nous avons collectivement mis au point le texte de la pétition puis commencé à chercher des soutiens. Plus récemment, Céline Piot nous a rejoints dans ce Collectif pour les littératures en langues régionales à l’école.

A ce jour, le nombre de signatures dépasse 5500, et de très nombreuses personnalités, souvent prestigieuses, nous ont appuyés. Des médias importants ont évoqué notre action, par exemple L’Obs en nous accordant une tribune sur son site internet, ou France 2 en consacrant à notre pétition un reportage dans son journal télévisé de 13 heures le 14 décembre. Plusieurs autres médias de Métropole (dont le vôtre) et de l’Outre-mer ont aussi diffusé l’information. Ce que nous espérons, c’est que le nombre de signatures augmente encore significativement, et que le nombre atteint, associé à la notoriété d’un grand nombre de nos soutiens, éveille l’attention du ministre à qui nous nous adressons, Pap Ndiaye, et des élus nationaux qui pourraient faire entrer notre demande dans le circuit des débats parlementaires.

MDN: quels sont vos constats quant à l’enseignement des langues régionales à l’école? Quels sont, selon vous, les motifs de blocage des dirigeants politiques en place?

Je rappelle que notre pétition ne concerne pas l’enseignement des langues « régionales » : nous demandons que soient intégrées dans les programmes scolaires, beaucoup plus largement que ce n’est le cas aujourd’hui, les œuvres littéraires écrites en langues « régionales » mais traduites en français, de façon à les rendre accessibles à tout les écoliers, collégiens, lycéens.

Ceci dit, la question de l’enseignement des langues « régionales » est bien sûr très liée à ce qui nous préoccupe. On sait que la plupart sont en danger d’extinction, comme le rappelle l’UNESCO, et cette richesse culturelle, à peu près unique en Europe, peut disparaître dans les décennies, voire les années à venir sans une démarche volontariste de la part des autorités. Or, on ne peut que constater le faible nombre d’élèves inscrits dans les enseignements de ces langues, parce que – même si les autorités en question se plaisent trompeusement à affirmer le contraire – rien n’est véritablement fait pour les inciter à choisir ce type d’option dans leur cursus. Les blocages, plus ou moins occultes, se font au nom des sempiternels arguments que l’on entend assénés avec beaucoup d’assurance et d’arrogance chaque fois que le débat est ranimé.

Pour ne retenir que deux des plus fréquents, je citerai l’argument linguistique selon lequel nos langues patrimoniales sont parfaitement inutiles dans la société moderne, voire dangereuses pour l’apprentissage, de plus en plus problématique, du français. Je citerai aussi l’argument politique prétendant que nos langues seraient des menaces pour l’unité de la Nation. 

Il serait extrêmement long de donner ici tous les contre-arguments à ces deux types d’opinions. Je me contenterai donc d’effleurer la chose. Sur le plan linguistique, je soulignerai par exemple que l’intérêt d’une langue ne se limite pas à l’utilitarisme. Si tel était le cas, il faudrait alors se demander quelle est l’utilité de l’art et de la culture, l’utilité pour nous, Français, de telle ou telle espèce animale tropicale menacée qui n’appartient en rien à notre environnement, l’utilité de la Coupe du Monde de football… L’horizon de l’être humain doit-il s’arrêter à ce qui est apparemment et immédiatement perçu comme « utile ». D’ailleurs, pourquoi alors ne pas décider que tous les habitants de la planète devraient exclusivement apprendre l’anglais ? Après tout, c’est bien actuellement la langue mondialement la plus « utile » !

Quant à l’idée que la maîtrise du français pourrait souffrir de l’apprentissage d’une autre langue… cela va à l’encontre des réalités prouvées sur le terrain, et confirmées par les sciences cognitives. Si l’on constate une situation extrêmement préoccupante dans le degré de maîtrise de notre langue française chez les élèves, regardons plutôt du côté des décisions et des orientations gouvernementales depuis des lustres, qui ont fait du système éducatif français, jadis admiré dans le monde, un territoire sinistré où règnent l’inégalité, l’injustice, la défiance perpétuelle, la médiocrité ; où les enseignants se battent sur le terrain pour sauver ce qui peut l’être, et où ils se heurtent à une hiérarchie hostile, et à une opinion publique qui l’est souvent tout autant, notamment aiguillonnée par les grands médias.

Regardons bien : ce n’est pas la seule maîtrise de la langue française qui est dans la tourmente ; les mathématiques, l’histoire, etc. sont dans des états tout aussi critiques.

Sur l’idée que nos langues seraient un danger pour l’unité de la Nation, je rappellerai seulement deux choses. D’une part que c’est justement en brimant la culture et l’identité de telle ou telle région que l’on finit par « braquer » ceux qui y sont attachés. Et la France n’a pas manqué de brimer et humilier les langues « régionales », piliers de la culture et de l’identité. Un individu ou un groupe se sentant respecté dans une nation dont il parle la langue commune, tout en pouvant parler sa langue patrimoniale, aura-t-il d’après vous plus ou moins de raisons de trouver des motifs de séparatisme que celui qui se sent méprisé par le pouvoir central ?

D’autre part, un exemple : la Suisse est un pays plurilingue ; entendons nous souvent parler de séparatistes du Tessin, du canton de Berne ou de celui de Genève ? Soyons sérieux : quand le plurilinguisme se trouve en contexte intelligemment respectueux, garanti par une politique humaniste, ouverte et harmonieuse, l’unité nationale est-elle en danger ?

MDN: quelles actions simples pourraient être menées pour ouvrir les esprits et permettre aux plus jeunes de découvrir les langues régionales?

Les actions envisageables sont nombreuses, quant à être simples… tout peut devenir simple quand il y a une vraie volonté derrière. Une des premières choses, pour ceux qui n’ont aucune connaissance linguistique, par exemple du flamand, c’est d’aborder à l’école, et en traduction française, des textes originellement écrits (ou chantés…) en flamand, sensibiliser aux trésors de cette littérature, éveiller les curiosités et l’appétence (pour reprendre un mot du jargon en vigueur dans les textes officiels).

On peut penser aussi au contact des jeunes générations avec des locuteurs « authentiques », en France ou de l’autre côté de la frontière. Bien évidemment, le plus efficace, c’est de permettre un enseignement du flamand par immersion. Bien sûr aussi, il est essentiel que la langue se trouve aussi diffusée dans les médias.

Les possibilités ne manquent pas et, encore une fois, c’est la volonté d’agir qui est déterminante. 

MDN: un dernier mot pour nos lecteurs flamands souvent obligés de mettre leurs enfants à l’école en Flandre belge pour leur permettre d’apprendre le néerlandais

Votre phrase contient déjà l’amorce de ce que je peux dire.

Est-il normal, est-il respectueux de la part du « Pays des Droits de l’Homme » de contraindre ses propres enfants à étudier à l’étranger pour accéder à une part intime de leur identité et de leur culture ?

Je crois que la réponse est évidente ! Je ne peux donc qu’inciter les Flamands à faire valoir leurs droits, sans violence mais avec détermination, sans honte mais en sachant au contraire que la honte devrait être du côté de ceux dont l’idéologie est une entorse à l’esprit humaniste et aux droits fondamentaux.

Pour signer la pétition: suivez ce lien.

Crédit photo : DR

Le miroir du Nord, 2022. Dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

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