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« Pour une place véritable des littératures des langues régionales à l’école ». L’appel de Michel Feltin-Palas

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Dans le cadre de notre rubrique consacrée aux minorités régionales, nous avions eu plaisir à vous faire découvrir Michel Feltin-Palas il y a quelques semaines. Dans son dernier ouvrage « sauvons les langues régionales », il fait passer le message que les langues régionales peuvent être sauvées si la volonté est là. Selon lui, les choix faits vis à vis de l’enseignement à l’école peuvent y participer. Il lance une pétition en ce sens que nous reproduisons ci-dessous.

Elle compte déjà plus de 2200 signatures dont celle de personnalités publiques sensibles à ce sujet:

  • Les historiens Mona Ozouf, Philippe Martel et Rémy Pech;
  • les écrivains Raphaël Confiant, Didier Daeninckx et Ananda Devi ;
  • les linguistes Philippe Blanchet et Bernard Cerquiglini ;
  • les artistes Francis Cabrel, I Muvrini, Joan de Nadau et Alan Stivell ;
  • le député Paul Molac.

 » Monsieur le Ministre,

Le patrimoine littéraire français ne se limite pas aux productions écrites en langue française. Depuis des siècles, la création poétique, narrative, théâtrale, argumentative en langues dites « régionales » est abondante et éminemment digne d’intérêt. 

Or, comme ce fut longtemps le cas de la littérature féminine, tout cet archipel de créations écrites est aujourd’hui largement ignoré par les programmes scolaires de notre pays. Et donc par la majeure partie des Français. 

Afin de mettre un terme à cette injustice, nous demandons que ces programmes soient reconsidérés et intègrent officiellement l’enseignement d’œuvres créées par des autrices et auteurs qui, pour être ancrés dans leur culture « régionale », n’en ont pas moins une portée universelle.

La France ne s’émeut guère d’une contradiction profonde entre ses déclarations d’intention et son action réelle. Elle s’enorgueillit de posséder une littérature mondialement reconnue, récompensée cette année encore par un prix Nobel, attribué à une femme. Elle se bat sans relâche, sur la scène internationale, pour que la langue française et sa littérature soient respectées et diffusées. Elle prodigue à tous ses enfants un enseignement qui accorde une place ambitieuse et méritée à nos œuvres littéraires. 

Et pourtant, dans ce pays tellement attaché à la culture et aux droits de l’Homme, on peut constater avec effarement que la plupart de nos concitoyens ignorent qu’il existe des milliers d’œuvres littéraires écrites chez nous dans d’autres langues que le français. 

S’ils ne le savent point, c’est bien, hélas ! Parce que notre système éducatif ne leur a jamais enseigné cette réalité. Héritier d’une tradition de mépris remontant à l’Ancien Régime puis théorisée sous la Révolution par l’abbé Grégoire, ce système passe volontairement sous silence ces milliers d’œuvres ainsi que ceux qui les ont écrites et les écrivent aujourd’hui encore, malgré les difficultés qu’ils rencontrent.

Les langues « régionales » elles-mêmes, dont l’enseignement demeure soumis au régime de l’incertitude et de la précarité, malgré les rappels à l’ordre répétés des instances culturelles internationales, se voient dédaignées par les autorités de ce pays. 

Car le fait qu’au fil des ans, et non sans mal, quelques améliorations aient pu être apportées à leur statut grâce à quelques textes législatifs ou règlementaires n’empêche pas que trop souvent, faute de moyens et de bonne volonté de la part des décideurs de terrain, l’application concrète de ces textes soit fortement entravée. A fortiori, les littératures de ces autrices et auteurs – alsaciens, basques, bretons, catalans, corses, créoles, flamands, occitans, et de toute autre langue de France, y compris bien sûr des outre-mer – sont victimes d’une idéologie étriquée, exclusive et excluante. 

Quand on trouve dans les manuels une référence, par exemple à tel ou tel troubadour, cela reste marginal et parfois scientifiquement erroné. Il est grand temps que cette situation évolue.

Au fond, rien n’empêche – si ce n’est certaines volontés politiques influentes et figées – qu’un enseignement portant sur ces œuvres et ces autrices et auteurs soit dispensé aux élèves, au fil des divers cycles, du primaire jusqu’au baccalauréat. Il est parfaitement envisageable de les faire étudier, en traduction française ou, mieux encore, en version bilingue. Contes, poèmes, romans, pièces de théâtre… Peuvent être abordés sous forme d’extraits ou d’œuvres intégrales. Par exemple dans le cadre des progressions pédagogiques de la matière français ou, en lycée, dans celui de l’enseignement de spécialité « humanités, littérature et philosophie », on aborde déjà fréquemment des textes d’auteurs traduits de langues étrangères ou de l’Antiquité : il est parfaitement possible d’y intégrer les textes dont nous parlons, des œuvres de qualité qui pourraient dialoguer avec la littérature européenne écrite dans d’autres langues, dont le français. 

On pourrait aussi considérer que les enseignants de chaque région mettent prioritairement l’accent sur des œuvres issues de celle-ci mais, au-delà de ce principe, il serait bon que chaque élève soit sensibilisé à l’existence de cette foisonnante diversité littéraire de notre pays.

   Si Annie Ernaux est « notre » nouveau prix Nobel de littérature, Frédéric Mistral, en son temps, le fut aussi. Il écrivait en provençal, et de cela la quasi-totalité des Français n’a strictement aucune connaissance. Œuvrons pour mettre un terme à cette aberration. Agissons au bénéfice de tous, à commencer par notre jeunesse : l’ouverture des programmes sur notre diversité interne est un premier pas vers un nouvel humanisme ouvert à l’Autre. »

Vous pouvez participer à cette action en signant la pétition.

Flamands, mobilisez vous

A regarder les premiers signataires de près, aucun nom représentant la langue flamande ou néerlandaise n’est compté. On y trouve principalement des professeurs d’universités du Sud de la France, occitans en tête. Des personnalités hors de l’hexagone ont également apporté leur soutien à la démarche de Michel Feltin-Palas:

  • Janice Carruthers. Professor of French Linguistics, Queen’s University Belfast, Irlande du nord, Chevalier dans l’Ordre des Palmes Académiques
  • Josep Cru. Department of Spanish, Portuguese and Latin American Studies, School of Modern Languages, Newcastle University
  • Estelle Castro-Koshy. Chercheuse, traductrice, Adjunct Principal Research Fellow, James Cook University
  • ou encore Joan-Lluís Lluís. Écrivain, Catalogne Nord

Une pétition semble parfois insuffisante dans sa teneur et sa portée. Mais elle est le signe qu’un besoin, d’un appel qui se fait entendre. Une occasion pour permettre aux petits flamands de découvrir davantage leurs racines. Comme le dit Michel Feltin-Palas, « Au XVIIe siècle, l’écrivain dunkerquois Michael de Swaen (1654-1707) multipliait les chefs d’oeuvre en flamand – toujours étudiés comme tels aujourd’hui en Belgique et aux Pays-Bas. »Alors pourquoi pas dans nos territoires?

A l’heure où le niveau de l’enseignement en France est au plus bas, orientations du ministre de l’éducation nationale participant grandement à ce constat, l’enseignement des langues régionales et de leur culture serait un levier pour sortir les élèves de cette médiocrité en redécouvrant leur histoire et leur culture.

Crédit photo: DR

Le miroir du Nord, 2022. Dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

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1 COMMENTAIRE

  1. Pour information, la pétition est portée par le Collectif pour les littératures en langues régionales à l’école, dont je suis l’initiateur (sur une idée de Michel Feltin-Palas) et un des coordonnateurs.
    Et depuis la rédaction de cet article, de nombreuses autres personnalités ont apporté leur soutien et leur signature à notre pétition. Pour n’en citer qu’un : le prix Goncourt Patrick Chamoiseau.

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