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Entretien avec Thomas Riboulet du parti Lorrain « L’affection pour la Lorraine reste souvent confinée à la sphère individuelle et intime »

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Depuis sa création, le miroir du Nord met en avant les particularismes régionalistes. Plus discret que les mouvements bretons, basques ou corses, le parti Lorrain est pourtant installé depuis plus de 10 ans. Structuré, il compte plusieurs élus au sein de différentes collectivités publiques. Découvrez ce mouvement qui revendique haut et fort l’histoire de la Lorraine et le nécessaire détachement avec l’artificielle région « Grand Est ». La Lorraine connaît beaucoup de points communs avec notre territoire d’un point de vue économique et culturel.

Le mouvement profite des élections législatives pour se faire connaître encore davantage. Par la voix de son président Thomas Riboulet, découvrez les objectifs de ce mouvement politique.

Pouvez-vous vous présenter et nous indiquer l’origine de votre mouvement ?

Le Parti Lorrain est parti fédéraliste centriste démocratique créé en 2010 à Metz. Il a acquis le statut de parti politique à part entière en 2018 et est reconnu à ce titre par la CNCCFP (Commission Nationale des Comptes de Campagne et des Financements Politiques). Notre mouvement est né de la rencontre de plusieurs passionnés de la Lorraine qui ont en fait le constat économique et social. La Lorraine est un territoire paupérisé marqué depuis des décennies par un immobilisme flagrant, en particulier dans les domaines de la reconversion économique et de l’aménagement des infrastructures de transports. Alors qu’elle a tout pour réussir, elle n’y arrive pas.

Située au cœur de la banane bleue européenne, elle présente des indicateurs socioéconomiques pires qu’une région enclavée située au centre de la France. L’idée est donc de mettre en place des actions et de prendre des décisions pour inverser cette tendance et redonner à la Lorraine la place qui doit être la sienne sur la scène européenne. De là, nous voulons également valoriser et faire (re)découvrir la culture, les langues et l’histoire méconnue et non enseignée de la Lorraine qui fut pendant environ 800 ans un Etat souverain et indépendant jusqu’à son annexion par le Royaume de France en 1766.

Quelle est votre implication politique et quelles sont les actions qui en découlent ?

Le Parti Lorrain a participé depuis sa création à plusieurs élections : régionales en 2015 pour le retour d’une Région Lorraine face à la création du Grand Est, législatives en 2017, municipales en 2020 et départementales en 2021. Lors de ces dernières, nos binômes en Moselle et dans les Vosges ont recueilli en moyenne près de 15 % des suffrages dans leur canton. Nous disposons depuis de plusieurs élus (maire, maire-adjoint, conseillers municipaux et communautaires) constitués en réseau. Nous présentons également cette année cinq candidats aux élections législatives, avec au moins un candidat présent dans chacun des quatre départements lorrains (Meurthe-et-Moselle, Meuse, Moselle et Vosges).

De manière générale, nous faisons campagne et menons aussi des actions en dehors des périodes d’élections en organisant par exemple des réunions, des évènements, notre résidence d’été ou encore la Fête Nationale de la Lorraine le 5 janvier à Nancy.

Le Parti Lorrain est par ailleurs membre fondateur de la nouvelle Fédération des Pays Unis. Créée le 15 janvier 2022, cette dernière regroupe des mouvements qui partagent les mêmes valeurs que nous en Bretagne, en Occitanie, en Provence ou encore au Pays Basque. L’idée est de se donner les moyens de peser davantage dans le débat et sur la scène nationale.

La France reste aujourd’hui une monarchie républicaine hypercentralisée et un Etat anachronique

En quoi, de nos jours, l’Etat ne prend-il pas suffisamment en compte les particularismes régionaux ? Pourquoi est-ce nécessaire ?

C’est en effet le dernier Etat d’Europe occidentale qui soit encore aussi centralisé. Soit elle a raison et tous les autres font fausse route. Soit c’est l’inverse. L’analyse de la situation socioéconomique du pays montre que c’est clairement la seconde option qui s’impose. Nous sommes face à un système dépassé qui continue de creuser les inégalités territoriales. A tel point qu’il en vient même à effacer les noms de provinces historiques et culturelles comme la Lorraine, les Flandres ou encore la Provence pour nommer par des points cardinaux des mastodontes administratifs sans âme ni cohérence et qui reposent sur une conception très parisienne de l’espace.

On retrouve ainsi une Région Sud, une Région Centre, un Grand Est aux accent sibériens situé pourtant à l’Ouest de l’Allemagne et du reste de l’Europe, ou encore une Belgique coincée entre les Hauts-de-France en bas et des Pays-Bas en haut. Ce processus marketing est en fait l’aboutissement de la création très jacobine des départements aux noms de rivières et de montagnes qui avait déjà permis de gommer les identités régionales et de supprimer de la carte des noms comme la Guyenne, le Berry ou encore la Gascogne.

Cette conception centralisée de l’organisation territoriale est entre autres l’héritage de l’absolutisme de Louis XIV. Elle a été renforcée par la révolution française et se retrouve à tout niveau, comme dans la construction d’un réseau ferroviaire et d’un réseau autoroutier en étoile centrés sur Paris. Tout en contribuant à l’exploitation de type coloniale des régions françaises pour enrichir la capitale et reconstruire le pays après la Seconde Guerre mondiale. Elle conduit de même à une concentration des pouvoirs et des richesses à Paris, et de manière générale en Ile-de-France, entraînant un mélange et une confusion des genres entre exécutif, législatif, médias, sièges d’entreprises, etc. Tout ceci nuit à l’indépendance et à la transparence, donc à la démocratie car nos concitoyens n’ont plus confiance en ce système politique archaïque qui nie les problématiques locales.

Cela se passe autrement dans la très grande majorité des pays occidentaux qui sont des Etats fédéraux (Etats-Unis, Belgique, Allemagne, Suisse, etc.). Par exemple en Allemagne, tous les pouvoirs ne sont pas concentrés à Berlin. La Cour constitutionnelle fédérale a son siège à Karlsruhe, les grands médias nationaux se trouvent à Hambourg ou à Cologne, de grandes entreprises ont leurs quartiers généraux à Francfort ou à Munich. Ce n’est pas un hasard si tous ces pays sont chaque année mieux classés que la France en termes de liberté de la presse, de développement économique et de niveau d’éducation.

La France maltraite ses régions et ses langues régionales, alors que ces dernières sont une véritable richesse culturelle

Cela est reconnu par l’UNESCO qui a son siège à Paris. C’est également extrêmement paradoxal d’observer que les politiques français sont les premiers à se réjouir de mesures prises par le gouvernement canadien pour valoriser ou préserver le français en tant que langue régionale du Québec, mais aussi les premiers à ne pas considérer les langues régionales de France et à laisser mourir à petit feu. Nous pouvons suivre le même raisonnement en ce qui concerne les grandes régions comme le Grand Est, la Bourgogne-Franche-Comté ou encore la Nouvelle Aquitaine.

Ces ensembles ont été imposés en violation complète de la Charte européenne de l’autonomie locale signée et ratifiée par la France. Celle-ci est un traité international. Elle est donc supérieure aux lois nationales. Elle dit que toute région européenne, une région française étant par extension une région européenne, ne peut voir modifier ses frontières que si au minimum et au préalable les élus de ladite région ont été consultés, ou que les habitants de ladite région ont été consultés par référendum lorsque cela est possible. Rien de tout cela n’a été fait. Ces nouvelles régions sont donc illégales au regard de la législation européenne.

Nous avons besoin à l’inverse de construire le national à partir du local

Il ne s’agit pas d’une simple décentralisation. Non, tout ce qui est peutêtre géré localement doit l’être. Seulement le reste doit relever du national. On ne traite pas certaines tumeurs en appliquant une chimiothérapie sur tout le corps, mais on les traitant localement par des thérapies de pointe. Il en est de même en politique pour résoudre des problématiques locales.

La France ne peut plus être dirigée par des élites technocratiques façonnées dans le même moule et complètement déconnectées du terrain et des réalités quotidiennes. L’Hexagone serait tellement plus fort politiquement et économiquement s’il avait des régions fortes. Cette force ne réside pas dans la taille des régions, mais dans leurs compétences et leur autonomie financière. Aujourd’hui, le Grand Est, qui est plus vaste que la Belgique et plus peuplé que la Norvège, a un budget de 3,5 milliards d’euros. Le Land de Bade-Wurtemberg dispose de son côté de 60 milliards d’euros de budget. C’est incomparable.

La Lorraine est moins connue pour ses revendications particulières. En quoi ses habitants sont-ils sensibles au sujet ? Comment cela se manifeste-t-il ?

Vous soulevez en effet un paradoxe. Historiquement et culturellement, la Lorraine est pourtant l’une des régions françaises qui a le plus de légitimité à être autonome ou à redevenir indépendante. Mais c’est aussi celle qui a le plus souffert et de loin des destructions et des guerres depuis des siècles. La Lorraine est un carrefour, un Etat tampon, comme la Belgique, le Luxembourg ou la Suisse, entre les espaces romans et germaniques. Un pays d’entre deux. Elle a été pendant plus de 800 ans un Etat souverain et indépendant avec une administration, une monnaie, une armée, une fête nationale, un drapeau, etc. Aucune autre région française ne peut se prévaloir d’un tel passé d’Etat souverain. Les Antilles sont devenues françaises avant la Lorraine, c’est dire.

On est donc loin du roman national et de la mythologie républicaine qui veut que la Lorraine ait toujours été française. Jeanne d’Arc, qui a bouté les Anglais hors de France, n’était d’ailleurs pas Lorraine. Domrémy, aujourd’hui en Lorraine, ne faisait absolument pas partie à l’époque du Duché de Lorraine. Tout cela résulte d’un long processus de francisation de la Lorraine qui s’est déroulé en plusieurs étapes et qu’il faut prendre le temps de décrire.

A partir de 1631, le Royaume de France envahit les Etats Lorrains dans la perspective de pousser ses frontières à l’Est jusqu’au Rhin. L’idée est de morceler le Duché de Lorraine en s’emparant de différents territoires pour le rendre ingouvernable et de l’annexer facilement. Mais le plan échoue. Les places fortes conquises se rebellent et le Duc de Lorraine conserve sa légitimité.

Les guerres entre la Lorraine et la France se poursuivent cependant. Le Duc Charles IV combat les armées françaises sur tous les fronts et libère plusieurs villes. Le peuple lorrain, tout comme la majorité des notables réfutent l’autorité du Roi de France. En signe de résistance, ils refusent de payer leurs impôts à ce dernier pour les donner au Duc de Lorraine. Pour essayer d’en finir, les Français et leurs alliés suédois vont opérer un véritable nettoyage ethnique en Lorraine pendant la Guerre de Trente Ans, conflit qui embrase le continent européen.

Si bien qu’au milieu du XVIIème siècle, la Lorraine est meurtrie par la destruction de centaines de villes et de villages et le massacre de près des deux tiers des Lorrains. Tous les habitants du village de Kischeidt furent par exemple pendus à un arbre. Sans parler des conséquences de la guerre avec ses lots d’épidémies et de famines. Un drame que les historiens n’hésitent désormais plus à qualifier de génocide lorrain. Richelieu déclara même « qu’un bon Lorrain est un Lorrain mort ». 

Une cité, parmi tant d’autres, résonne encore aujourd’hui comme le symbole de la résistance lorraine et des atrocités commises par les Français et les Suédois. Il s’agit de La Mothe. Citadelle fortifiée martyre, la ville fut complètement rasée par les Français. Le site fut ensuite sorti de l’espace administratif lorrain en 1790 lors de la création des départements pour être rattaché au département de la Haute-Marne. Mais cela n’était pas encore suffisant. Afin de bien faire disparaître ce symbole une fois pour toute, ce qui restait de la cité fut recouvert par une épaisse forêt plantée sous le Premier Empire.

Signé en 1692, le Traité de Ryswick mit fin à la guerre entre le Royaume de France et le Duché de Lorraine. Cela dit, ce dernier n’était plus que l’ombre de lui-même avec ses cités jadis prospères réduites à néant et plus qu’un tiers de ses habitants encore en vie. Le Roi de France n’ayant pas renoncé à vouloir annexer la Lorraine favorisa une politique de repeuplement de celle-ci par des Picards, des Vermandois et des Savoyards, afin de poursuivre la francisation de la Lorraine en y envoyant des sujets francophones fidèles à son pouvoir. Les Ducs de Lorraine Charles IV et Léopold Ier tentèrent d’atténuer cette politique de repeuplement en favorisant l’arrivée de colons germanophones comme les Tyroliens.

Par un subtil concours de circonstances diplomatiques et géopolitiques, le Royaume de France parvînt à contraindre en 1733 le Duc de Lorraine François III à échanger son trône avec Stanislas Leszczynski, Roi déchu de Pologne. En contrepartie, le souverain lorrain put épouser Marie-Thérèse d’Autriche et devenir Empereur germanique. Beau-père du Roi de France Louis XV, Stanislas reçut en viager les Duchés de Lorraine et de Bar. A sa mort, ces derniers reviendraient alors à la couronne de France. L’évènement se produisit en 1766, sonnant avec lui le glas de l’Etat lorrain.

L’annexion de la Lorraine par la France fut mise en œuvre dans la foulée. Une France qui se montra particulièrement ingrate avec sa nouvelle conquête. Encombré par l’héritage lorrain, Louis XV brade le mobilier ducal et transforme le château de Lunéville, le Versailles lorrain, en caserne de gendarmerie. Les statues sont vendues à l’encan aux quatre coins de l’Europe et les communs, désormais, servent d’écurie ! En 1861, Prosper Mérimée refuse d’inscrire le site sur la liste des Monuments Historiques, prétextant qu’il s’agit là « d’un grand bâtiment d’un style barbare, construit à une époque de décadence ». La France ne respecte pas plus l’Article XIII du Traité de Vienne de 1736, stipulant qu’une fois rattachée la Lorraine-Barrois doit garder ce nom et avoir un gouvernement local séparé du pouvoir français.

Les divers gouvernements et systèmes politiques français vont au contraire s’efforcer d’incorporer la société lorraine à la culture française. La réécriture de l’histoire de la Lorraine peut alors commencer pour mieux s’intégrer dans le roman national français. Les langues régionales de Lorraine sont interdites dans les écoles et les administrations. La Guerre de 1870-1871 constitue une nouvelle épreuve avec l’Annexion d’une partie de la Lorraine, plus précisément d’une partie des départements de Meurthe, de Moselle et des Vosges au Reich en 1871. La Première Guerre mondiale, avec ses souffrances et sa propagande, vient ensuite achever l’idée préconçue d’une Lorraine naturellement française. L’exploitation sidérurgique et les mines ont également profondément marqué le territoire, participant même à la reconstruction de la France après la Seconde Guerre mondiale.

Une nouvelle étape a enfin été franchie en 2016 avec la suppression de la Région Lorraine qui a fusionné avec l’Alsace et la Champagne-Ardenne pour former le Grand Est, comme nous l’avons dit précédemment en violation complète de la Charte européenne de l’autonomie locale.

De cette histoire tumultueuse, de ce brassage culturel et de tous ces traumatismes est née une identité complexe et un certain complexe identitaire chez les Lorrains. Un caractère renforcé par l’humilité de l’esprit lorrain, mais qui a été érigé en honte. Il n’est ainsi pas rare de voir les Lorrains se dévaloriser ou complexer face à d’autres régions par méconnaissance ou ignorance de leur propre histoire et culture. Pourtant, la plupart d’entre eux restent profondément attachés à la Lorraine. Mais une certaine pudeur les empêche de l’afficher ou de le manifester de manière ostentatoire. Cette affection pour la Lorraine reste souvent confinée à la sphère individuelle et intime.

Un dernier mot pour nos lecteurs principalement flamands

Nous espérons que ces quelques lignes permettront à nos amis flamands, avec qui nous partageons un certain nombre de points communs, de mieux connaître la Lorraine et de tisser des liens entre nos deux pays.

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