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Bloody Sunday : les 50 ans d’un massacre d’Etat

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C’est un dimanche hivernal, froid et gris mais il ne pleut pas. Un temps maussade comme les habitants de Derry-la-catholique ou Londonderry-la-protestante en ont l’habitude. 

Dans cette ville pauvre dont les enclaves sont arbitrées par la rivière Foyle, inlassablement, la population catholique s’apprête à manifester à l’appel de la Northern Ireland Civil Rights Association (Association nord-irlandaise pour les droits civiques), créée en 1968, qui entend braver l’interdiction de manifester mais annonce un rassemblement pacifique. Face à la détermination de la N.I.C.R.A., les autorités locales sont conscientes qu’elles doivent lâcher du lest. Aussi le défilé est-il finalement autorisé. Mais les militants des droits civiques sont prévenus que le cortège sera encadré et surveillé. Des éléments du 1er bataillon du régiment de parachutistes du Royaume-Uni sont annoncés.

Comme à Belfast, le climat est tendu dans la seconde plus grande ville d’Ulster. A l’été 1969, trois jours durant, la population du ghetto catholique du Bogside a affronté la Police royale d’Ulster, la Royal Ulster Constabulary. Ainsi le Bogside est-il une Z.A.D. avant l’heure que les catholiques souhaitent autonome et impénétrable aux forces loyalistes et unionistes. « Zone de non-droit » intolérable et la police locale, jugée pas assez répressive, est bientôt remplacée par des forces militaires plus sûres. 

Ce dimanche 30 janvier 1972, on manifeste donc contre les discriminations appliquées à la communauté catholique et pour l’égalité des droits civiques, également en matière d’accès à l’emploi et au logement. On entend aussi dénoncer la loi d’internement administratif, votée quelques mois plus tôt, qui autorise les arrestations et détentions arbitraires de personnes perçues de nature à troubler l’ordre public. Le tout sans jugement… Enfin, l’administration locale, jugée corrompue, est également la cible du courroux des manifestants.

La mobilisation est un succès, la plus grosse jamais vue à Derry. 10.000 personnes, 15.000 peut-être, répondent à l’appel des organisateurs et s’apprêtent à battre le pavé, derrière la députée Bernadette Devlin, future fondatrice de l’Irish Republican Socialist Party, d’obédience marxiste-léniniste, mais également Ivan Cooper, député protestant, soucieux d’une solution pacifique dans la résolution du conflit nord-irlandais qui gangrène l’île depuis trop de siècles. C’est le début de l’après-midi. Le cortège s’ébranle au son de We shall overcome, chanson de gospel écrite par Charles Albert Tindley et popularisée, entre autres, par la chanteuse folk Joan Baez. La chanson deviendra l’hymne officieux du mouvement de défense des droits civiques de la communauté afro-américaine aux Etats-Unis.

La mobilisation est donc un succès et les organisateurs veillent à ce que tout se passe sans incident grave. Il faut certes calmer les ardeurs des adolescents qui, quotidiennement, jettent des pierres, engins incendiaires et autres bouteilles d’acide, sur les véhicules blindés de la police de Sa Majesté. Ils ne voient pourquoi ce dimanche presque banal serait différent des autres jours. A plus forte raison que toute la famille est là pour assister au spectacle. Plus préoccupante serait une opération des combattants de l’Irish Republican Army, la fameuse I.R.A Provisoire. Il est vrai, un peu goguenards concernant des méthodes d’action non violente qu’ils jugent inopérantes, ils consentent néanmoins qu’aujourd’hui n’est pas un jour favorable pour quelque action militaire, aussi parce que, pour la même raison mais tout à fait opposée, toute la famille est là pour assister au spectacle…

La procession ambitionne de quitter le Bogside et se diriger jusque l’hôtel-de-ville. Bloqués par des forces anti-émeutes, les manifestants sont contraints de trouver une autre échappatoire pour sortir de la souricière. Les esprits s’échauffent. Il est 15h30. Des projectiles s’abattent sur les policiers et militaires qui répliquent à l’aide de gaz lacrymogène, canons à eau et balles en caoutchouc. La routine…

Il aura suffi que des parachutistes surentraînés et aguerris, membres de forces spéciales comptant parmi les plus réputées au monde, croient entrapercevoir quelque objet cylindrique et métallique détenu par un civil, pour déclencher l’horreur. Cela pose question… Les cartouches en métal remplacent les balles en plastique dans les chambres des fusils automatiques. Les premiers coups de feu éclatent sur William Street et occasionnent les deux premiers blessés par balle. Il est 16h07. Sous le commandement du major Ted Loden, accord est donné aux paras d’investir le fief catholique du Bogside. Le permis de tuer est délivré. La zone comprise entre Abbey et Glenfada Park au Sud jusque Sackville Street au Nord via Rosville n’est plus un champ de simple maintien de l’ordre mais un théâtre d’opération de guerre.

18 minutes de cauchemar

18 minutes de cauchemar. 13 morts dont 6 mineurs. 11 par balles dont 5 abattus dans le dos. 50 à 60 blessés, victimes de blessures de guerre ou post-traumatiques, certains handicapés à vie. Aucune victime, pas même une seule égratignure, n’est à déplorer parmi les parachutistes du 1st Battalion, Parachute Regiment. A cette triste comptabilité macabre, il convient d’ajouter les blessures invisibles et les dommages collatéraux : précarité à cause du salaire manquant du défunt, des vies passées sous anti-dépresseurs, l’alcool, les drames familiaux de ceux qui ne peuvent surmonter l’épreuve et autres fêlures psychologiques et affectives qui apparaissent parfois nombre d’années plus tard. Une population terrorisée. Des soldats embarrassés… 

La journée entre dans l’histoire sous le nom du Bloody Sunday et s’ajoute au dimanche sanglant du 13 novembre 1887, lorsque la dispersion d’une manifestation pacifique et ouvrière à Londres qui proposait, entre autres, l’instauration d’un Home Rule en Irlande avait causé deux morts et 150 blessés. Mais également du dimanche 21 novembre 1920. Dans le stade, devenu mythique, de Croke Park, des paramilitaires ouvrent le feu, de leur propre chef, sur les spectateurs d’un match de football gaélique, pour venger la mort de quatorze agents britanniques, abattus par l’I.R.A. le matin même. Quatorze victimes également sont à déplorer, dont deux enfants de 10 et 11 ans. Ce 30 janvier 1972, le Royaume Uni coche le calendrier dominical d’une nouvelle croix de sang.

Pour que God Save the Queen, il convient de mettre en place immédiatement une stratégie. La chaîne de délégations de mensonges et lâchetés se met en place, inexorablement. Le commandement militaire des unités d’intervention assume l’opération devant la presse. Les premiers tirs provenaient du côté des révoltés et les parachutistes n’ont fait que répliquer. Il semblerait, en effet, que de rares combattants de l’I.R.A. aient assisté au massacre et tenté de répliquer à l’aide d’une arme de poing. En rien, néanmoins, ces quelques tirs isolés ne peuvent avoir influencé le cours des évènements. Encore moins légitimer le massacre de manifestants désarmés. 

La réaction des nationalistes irlandais ne se fait pas attendre. Les catholiques qui, auparavant pouvaient encore conserver l’espoir que les troupes dépêchées par Londres soient des forces d’interposition plutôt que de répression, se résignent à considérer les militaires, au même rang, que les formations paramilitaires des Black & Tans. Dès le lendemain, trois engins explosifs causent dix blessés à Belfast. Mais surtout, à travers l’ensemble du comté de Derry mais également ceux d’Antrim, Armagh, Down, Fermanagh ou Tyrone, des milliers d’hommes prennent les armes dans les rangs de l’I.R.A. L’escalade de la violence est inévitable.

Afin de jeter toute la lumière sur ces tragiques évènements, selon l’expression consacrée, on procède bien évidemment à la création d’une commission d’enquête, juge et partie, dirigée par Lord Widgery. Les conclusions ne tardent pas et la messe est précipitamment dite. Les victimes sont qualifiées de combattants républicains et les soldats déclarés non coupables. Ils ont riposté en simple état de légitime défense. La troupe était accompagnée d’un nombre de vidéastes et photographes militaires curieusement inhabituel, une dizaine au total. Tous les documents demeurent mystérieusement introuvables. On jette les photos aux oubliettes comme on cache la poussière sous le tapis de la Chambre des Communes. La version officielle des militaires s’érige en mensonge d’Etat.

Que rien ne doit venir troubler ! Le conflit en Ulster ne doit pas contrarier la progression de la construction de la Communauté économique européenne, que le Royaume-Uni et la République d’Irlande sont sur le point de rejoindre. Alors l’indignation des socialistes et libéraux est à géométrie variable. Tandis que l’on s’offusque pour la communauté noire des Etats-Unis et davantage encore, pour la politique d’apartheid, en Afrique du Sud, point trop n’en faut pour les catholiques Irlandais. Les protestations d’usage suffiront. 

La France ne déroge pas à la règle, à l’exception des éléments marxistes-léninistes ou de ceux de la Gauche prolétarienne, par solidarité avec les peuples en lutte, mais également du courant nationaliste-révolutionnaire, dont l’atavisme anglophobe est viscéral. Les catholiques, aussi fidèles au Christ qu’à leurs habitudes, ferment les yeux, certes pour prier. Il n’y a bien guère que parmi les minorités linguistiques de l’Hexagone que l’on semble se sentir concerné. Bretons en tête, évidemment, qui cherchent à médiatiser les souffrances de leurs cousins celtes.

Le temps n’arrête pas le drame

Mais le temps passe et le repos de certains protagonistes semble être de moins en moins quiet. Sous anonymat, certains militaires passent aux aveux dans un reportage télévisé en 1997. Le Bloody Sunday s’invite de nouveau à la une des tabloïds et l’on craint que la volonté de justice qui ranime le camp catholique ne vienne troubler les espoirs d’un processus de paix enfin envisageable. Aussi le Premier ministre Tony Blair fait-il rouvrir une commission d’enquête, ainsi que le réclamaient les familles des victimes depuis trente ans. Confiée au juge Mark Saville, la nouvelle commission commence son travail d’investigation à Derry. Mais les avocats du ministère de la Défense arguent que les tensions dans la ville pourraient nuire aux travaux de la Commission et obtiennent facilement son dépaysement à Londres. Les parachutistes ne reviendront pas sur les lieux du crime et seront entendus toujours sous anonymat. Les familles catholiques se sentent de nouveau flouées.

Parée d’intentions certes plus justes et louables, la nouvelle commission se heurte néanmoins à un obstacle de taille. Si les familles des victimes sont incapables d’oublier, les parachutistes sont incapables de se souvenir. Une amnésie collective que d’aucuns ne manqueront pas de juger suspecte. Dans toutes les Nations, les armées sont de grandes muettes. De rares voix se libèrent cependant. Bien qu’il soit l’objet de pressions et menaces, le témoin numéroté 027, parachutiste-opérateur radio, affirme que ses déclarations initiales devant la Commission Widgery ont été falsifiées pour disculper l’ensemble de la troupe. Oui ! L’ordre de cessez-le-feu n’a pas été suivi d’effets. Oui ! Les parachutistes ont bien délibérément visé des hommes dont ils savaient qu’ils étaient dépourvus d’armes.

Six années d’enquête. 921 témoins entendus et 1.555 récits lus, la Commission Saville constitue la plus longue procédure de l’histoire judiciaire de la Grande-Bretagne. Le rapport, attendu en 2006, n’est publié que quatre années plus tard. Relativement bien accueilli parmi la communauté des victimes, il n’est évidemment pas exempt de critiques. Devant la Chambre des Communes, la même qui avait légitimé le massacre, le nouveau Premier ministre David Cameron reconnaît la responsabilité des parachutistes et présente ses excuses au nom du Gouvernement. On pense que le Domhnach na Fola, Bloody Sunday en langue gaélique, est à son dénouement final.

Cela est sans compter sur une curieuse procédure judiciaire mise en place en 2019. Le soldat F, bientôt identifié sous le nom de David James Cleary est inculpé de double meurtre et tentatives de meurtre, 47 ans après les faits. Ainsi le soldat au béret parachutiste serait-il seul à porter le chapeau. Agneau sacrificiel pour les uns, il est érigé en martyre de la forfaiture londonienne par les autres. La situation ne peut satisfaire qui que ce soit et la procédure est stoppée en 2021, également parce que l’on craint que la communauté loyaliste, qui sent le vent tourner, ne mette à mal une paix encore fragile.

Une fresque murale continue de rendre hommage aux innocentes victimes.

John « Jackie » Duddy (17 ans), atteint par une balle dans le dos tandis qu’il tentait de fuir.

Patrick Joseph Doherty (31 ans), abattu d’une balle dans le dos avant qu’il ne se mette à l’abri.

Bernard McGuigan (41 ans), abattu d’une balle en pleine tête tandis qu’il portait secours à Doherty, agitant visiblement un mouchoir blanc à la main.

Hugh Pious Gilmour (17 ans), abattu alors qu’il tentait de fuir.

Kevin McElhinney (17 ans), atteint par une balle dans le dos tandis qu’il se mettait à l’abri.

Michael Gerald Kelly (17 ans), touché à l’estomac à proximité d’une barricade.

John Pius Young (17 ans), abattu d’une balle en pleine tête à proximité de la barricade.

William Noel Nash (19 ans), touché par une balle en pleine poitrine tandis qu’il portait secours.

Michael M. McDaid (20 ans), abattu d’une balle en plein visage alors qu’il tentait de fuir.

James Joseph Wray (22 ans), exécuté à bout portant alors qu’il gisait au sol, gravement blessé et incapable de se mouvoir.

Gerald Donaghy (17 ans), touché à l’estomac et décédé après avoir agonisé.

Gerald « James » McKinney (34 ans), abattu délibérément tandis qu’il suppliait de ne pas tirer les bras en l’air.

William Anthony McKinney (27 ans), abattu dans le dos tandis qu’il portait secours à son homonyme.

John Johnston (59 ans), mort des suites de ses blessures quatre mois et demi plus tard. Il est la quatorzième victime du Bloody Sunday.

Tous étaient désarmés.

Le miroir du Nord, 2022. Dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

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