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Les amis de l’Abbaye Saint Vaast d’Arras: « Un projet de réhabilitation de cette envergure ne saurait être le seul fait du caprice d’un maire »

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Les dirigeants politiques de la ville d’Arras misent, depuis de nombreuses années, sur le rayonnement culturel de la capitale de l’Artois. Mais un projet ne reçoit pas l’aval de tous les habitants et amoureux de la ville: la réhabilitation de l’Abbaye Saint Vaast. Servant actuellement à accueillir le musée et la médiathèque de la ville, son projet de refonte interroge.

Nous nous sommes entretenus avec les porte-paroles de l’association des Amis de l’abbaye Saint-Vaast. Ils nous expliquent en quoi consistent leur réticence face à cette transformation.

Pouvez-vous vous présenter ainsi que votre association? 

Nous sommes Alain Duez, ingénieur et Pierre Louis Cusenier, ancien Architecte Urbaniste de l’État, porte Paroles. L’association des Amis de l’abbaye Saint-Vaast, enregistrée en juillet 2020 – a pris la suite du collectif du même nom créé à l’automne 2019 par quelques citoyens ayant « découvert » le projet d’implantation d’un complexe hôtelier de luxe à l’intérieur des locaux du Palais Saint-Vaast. 

Son objet principal est de promouvoir le patrimoine immobilier et historique arrageois en général (bâti et non bâti) –et l’abbaye Saint-Vaast en particulier… Plus précisément de fournir aux citoyens une information fiable et aussi complète que possible sur le projet d’implantation d’un énorme complexe hôtelier privé à l’intérieur des locaux du Palais Saint-Vaast. Et c’est là que le bât blesse, car il nous faut d’abord obtenir cette information – pour pouvoir la diffuser. 

Quels sont les points majeurs de discorde de votre association vis à vis du projet de la majorité municipale? 

Ils sont nombreux et effectivement majeurs:

  • sur le plan de la sauvegarde de cet ensemble exceptionnel, reconnu au-delà de nos frontières nationales…  
copie écran fb de l’association les amis de l’abbaye Saint Vaast
  • sur son impact urbanistique sur le centre historique de la ville (dont il est le berceau depuis plus de 1 000 ans)…  
  • sur les atteintes au musée des beaux-arts (contraint, et « expédié » au petit bonheur dans les étages) ou à la riche médiathèque (déménagée sans ménagement ni raison compréhensible dans des espaces inadaptés)…  
  • sans compter l’aliénation pour une très longue durée (70 ans) d’un espace public depuis plus de 200 ans, à des intérêts purement mercantiles…  

« Des coûts conséquents pris en charge par les contribuables « 

  • ou encore les coûts conséquents pris en charge par les contribuables (non seulement la verrière -aberrante à tous points de vue – et des participations aux travaux de l’hôtel (Les doubles fenêtres et l’isolation sous toiture, notamment), mais aussi la défiscalisation « libre et non faussée » de l’investissement privé !

La mairie d’Arras semble sensibiliser au mieux sur le projet. Quelles sont les principales motivations invoquées par la mairie? Quelles sont vos relations avec les élus de la majorité à ce sujet? 

Vous avez raison d’user de quelques précautions sur ce sujet !

« Sensibiliser » n’est pas informer

Car « sensibiliser » n’est pas informer – à preuve les nombreuses personnes que nous rencontrons régulièrement et qui n’en ont pas entendu parler : depuis 4 ans ! 

Si notre première vocation est d’informer le public sur le « projet » de la municipalité, il nous faut d’abord recueillir l’information à diffuser – ce qui n’est pas une mince affaire, compte tenu de l’opacité obsessionnellement maintenue par ses promoteurs municipaux depuis le début (dont nous ne savons toujours pas de quand il date d’ailleurs, mais par déduction : 2016 au plus tard). La mairie oppose à toute « curiosité » – légitime pour un budget d’une telle ampleur ! – une objection de « confidentialité », à laquelle sont également tenus les quelques membres d’un « comité de pilotage » inévitable.

Il en ressort que la majorité des conseillers municipaux, par exemple, sont priés de se prononcer sur des délibérations dont ils ignorent des éléments importants.  Quant aux motivations de la mairie (du moins pour ce que nous en savons), elles ont varié dans le temps, mais jamais en rapport avec les enjeux (Ex. Pour « sauver » l’abbaye, le recours à un investisseur privé serait indispensable … alors que celui-ci ne contribue en rien aux travaux de réhabilitation du clos et du couvert). 

Nous nous perdons en conjectures sur les raisons de tant de dépenses publiques accumulées pour un projet si manifestement bancal.  

Quant à nos relations avec les élus de la majorité, après des débuts relativement satisfaisants, elles sont devenues inexistantes. 

Quelles actions avez-vous menées ? D’autres sont-elles en préparation?

Nous avons publié sur notre page FaceBook de plus en plus suivie :  

  • des analyses de documents qui nous ont été communiqués ou que nous avons fini par obtenir (Étude « d’opportunité » par un consultant chypriote spécialiste des implantations hôtelières ; Protocole d’accord avec « l’investisseur » privé – Clauses de l’Assistance à Maîtrise d’Ouvrage – notamment)
  • des explications sur les baux envisagés : d‘abord un « bail à construction » que nous avons dénoncé comme atteinte au bien public car exigeant un déclassement du monument au domaine privé de la municipalité ; puis un bail emphytéotique administratif (BEA) lui même contraire à l’usage autorisé par le Code Général des Collectivités Territoriales – qui le destine à des activités d’intérêt général et des missions de service public. 
  • des explications sur le code du patrimoine, et singulièrement sur le cavalier législatif de 2013 qui permet aux « investisseurs » dans des monuments protégés de défiscaliser « librement et sans limite » – (qui a permis la multiplication anarchique de « projets » d’hôtels et résidences de luxe ignorant l’intérêt des monuments et leur urbanité, mais avec des « marqueurs mondialisés » – et ce, dans toute la France et singulièrement dans notre région – comme s’il y avait une clientèle suffisante pour ceux-ci, ce dont nous doutons très fortement) 
  • des notices historiques, urbanistiques, architecturales, archéologiques, muséales… pour informer les non-spécialistes.

Puis nous avons lancé une pétition à l’adresse de Madame Bachelot –à l’époque ministre de la culture, qui a recueilli plus de 1 800 signatures de tous les départements métropolitains, de départements et territoires d’Outremer et de 12 pays étrangers. Nous n’avons pourtant pas reçu de réponse digne de ce nom de la ministre. 

Plus récemment, nous avons publié les plans de répartition des volumes proposés dans l’Avant Projet Détaillé, que nous nous proposons de bientôt « décrypter » en les commentant 

Quelles sont vos propositions pour la restauration de l’abbaye Saint-Vaast ?

D’abord qu’il s’agisse d’une vraie restauration de cet ensemble – entièrement classé (intérieur et extérieur) en 1907 et « reconstitué » dans son unité après la Grande Guerre,

• de soumettre ce projet d’amputation de l’abbaye Saint-Vaast d’Arras à un examen exigeant et exhaustif des  conditions techniques, juridiques et financières de cette opération, au regard des obligations de l’État en matière de protection et de conservation du patrimoine historique,

« Il faut ramener la Ville d’Arras à la raison »

• de ramener la Ville d’Arras à la raison, et particulièrement à ses obligations en matière d’intérêt général, afin de  préserver la vocation culturelle de cet équipement d’exception, abritant déjà un Musée des Beaux-Arts de  rayonnement international et une Médiathèque,

  • le clos et le couvert nécessitent des interventions urgentes, compte tenu de décennies d’absence d’entretien. Ceci est de la responsabilité entière du propriétaire = la municipalité, avec des subventions notamment de l’État. À l’exception de certains points de fragilité particulière (verrières zénithales et lucarnes des toitures), la plupart de ces travaux pourraient, si nécessaire, être programmés par tranches successives. 
  • un véritable projet culturel, scientifique et pédagogique, respectant l’intérêt général et l’accès à tous les publics et commençant par la mise en valeur des équipements de tout premier ordre que sont le musée des beaux-arts (l’un des plus anciens de France et attraction majeure d’Arras5), la riche médiathèque très fréquentée (réaménagée dans les règles de l’art il y a une trentaine d’années), et les archives,
  • passer enfin par où on aurait dû commencer : création d’un véritable Conseil Scientifique et Technique, examen par la Commission Nationale du Patrimoine et de l’Architecture 

Que le ministère de la culture remplisse sa fonction de protection de cet ensemble exceptionnel à tous égards. On pourra entretemps penser à des occupations complémentaires dans les espaces restés disponibles6 – pourvu qu’ils répondent à la vocation de l’abbaye Saint-Vaast : ouverture au public et intérêt général, dans le champ culturel comme dans le domaine des services au public. On pourrait envisager notamment, en délégation de service public, des équipements présents dans tout musée de cette envergure7: cafétéria, librairie muséale, bibliothèque, auditorium …. ou des établissements de formation. 

Y avait-il problème lorsque le site hébergeait la paierie, les contrôles vidéo de la police municipale, ou encore des associations, y compris les scouts ? 

Cette « mémoire » centenaire fait aussi partie du patrimoine d’Arras

Un dernier mot pour nos lecteurs? 

Il y a une centaine d’années, dans un grand élan d’enthousiasme populaire, la « ville martyr » d’Arras était relevée de ses destructions – et singulièrement l’ancienne abbaye Saint-Vaast: le bâtiment était scrupuleusement reconstitué dans son unité du XVIIIe siècle, les collections du musée, de la médiathèque et les archives « re-dotées » par des mécènes ou des rapatriements depuis les zones éloignées du front – et sa propriété était affectée définitivement à la ville en 1924. 

En parallèle, les façades des places étaient refaites, et le centre-ville se couvrait de bâtiments de style Art Déco qui font son charme et l’admiration de ses visiteurs.  

Cette « mémoire » centenaire fait aussi partie du patrimoine d’Arras : elle doit être préservée et valorisée – à l’encontre des poncifs mondialisés sans âme et destructeurs qui nous sont proposés. Un projet de réhabilitation de cette envergure ne saurait être le seul fait du caprice d’un maire, mais le fruit d’une réflexion impliquant les citoyens – avec l’appui des acteurs qualifiés du patrimoine, de l’architecture, de l’histoire et de la culture, dans un débat public ! 

Crédit photo :DR

Le miroir du Nord, 2022. Dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

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