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1914-1918, une jeunesse européenne fauchée en Artois (2/5)

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Découvrez le second de notre série de cinq articles sur les personnages célèbres morts au combat ou dans l’exercice de leurs fonctions en Flandre-Artois-Hainaut pendant la Première Guerre mondiale. Série à paraître chaque vendredi jusqu’au 11 novembre. Reconnectez vous au premier article en suivant ce lien.

Im Westen nichts neues. A l’Ouest rien de nouveau, titrait l’ancien combattant allemand et futur écrivain pacifiste Erich Maria Remarque. Remarquez, il exagère un peu Remarque ! Bien sûr qu’il y a du nouveau. On ne cesse même d’innover même… En avril 1915, à l’occasion de la deuxième bataille d’Ypres, les Allemands inaugurent l’utilisation de gaz incapacitants au chlore. Le nuage se répand dans toute la tranchée adverse et revient même à l’envoyeur en cas de vents contraires. Les soldats crachent leurs poumons. Nulle échappatoire à la différence des balles qui frappent un corps à la fois. Si ça c’est pas du nouveau ! 

Les hauts commandements demeurent toujours peu avares en sacrifices humains. Le 9 mai 1915, une nouvelle offensive française est menée en Artois. Elle est aussi étendue qu’inutile. Ce seul dimanche, cinq personnages célèbres vont mourir en maints endroit du front. 

André Puget montre très tôt des prédispositions pour le football. Le parisien est l’attaquant du prestigieux Racing Club de France au tout début du 20ème siècle, équipe avec laquelle il est le finaliste malheureux des championnats de France 1902, 1903, 1908 et 1911. Entre temps, le R.C.F. parvient quand même à s’imposer l’année 1907 contre le R.C. Roubaix. Voilà André Puget champion de France. Le footballeur gravit un échelon de plus lorsqu’il est sélectionné pour la seule et unique fois de sa carrière dans le onze tricolore, cette même année 1907, à l’occasion d’un match amical contre la Belgique. Mobilisé en tant que simple soldat de 2ème classe au sein du 146ème régiment d’infanterie, André Puget meurt au combat à Neuville-Saint-Vaast le premier jour de la bataille d’Artois. Il avait 33 ans.

En soutien à l’offensive française, le commandement britannique déploie une attaque dans les Weppes jusque le secteur d’Armentières. C’est près de cette cité qu’Arthur French trouve la mort tandis qu’il se fait soigner d’une grave blessure reçue dans les combats de la crête d’Aubers. Le capitaine du 3ème bataillon des South Wales Borderers meurt dans sa 36ème année. Son inhumation au cimetière britannique de Souchez constitue le point final de sa vie aventurière. Né en 1879 dans une famille aristocratique, le jeune Arthur French n’en fait qu’à sa tête. Oui, il épousera bien une roturière, fille de tavernier. Au grand désarroi de sa famille, anoblie depuis l’arrière-grand-père… Alors Arthur rompt avec son clan et fuit à New York où il feint sa disparition en laissant tous ses effets personnels dans sa chambre d’hôtel qu’il ne regagnera plus. Le porté disparu s’est en réalité engagé dans l’armée des Etats-Unis qui l’affecte dans son protectorat des Philippines. Un an avant le déclenchement de la guerre, il revient en Grande-Bretagne. Son père désormais mort, Arthur French endosse le titre de 5ème baron de Breyne et prend possession de son héritage foncier, autant que politique à la Chambre des Lords.

Il naît Cyril Wilde en 1885 et est le fils du célèbre poète et dramaturge Oscar Wilde. Les parents ne tarissent pas d’éloges sur leur fils aîné, au détriment de leur fils cadet Vyvyan mais la famille demeure unie et mène une existence joyeuse. Le ciel s’assombrit tout à coup lorsque Oscar Wilde est accusé de pédérastie, ce qui ne manque pas de ternir la réputation de la famille dans toute la bonne société londonienne. Constance Wilde décide de retirer ses deux fils de l’école. Cyril est envoyé dans la famille de sa mère en Irlande. Oscar Wilde se perd en coûteux procès pour rétablir sa réputation. Dispendieux procès dont les issues lui sont, de surcroit, défavorables. L’auteur du Portrait de Dorian Gray est condamné à deux années de travaux forcés pour faits de grave immoralité. Les Wilde sont ruinés. Âgé d’une dizaine d’années, le jeune Cyril est recueilli par son oncle Otho Holland et part vivre en Suisse puis en Allemagne, à Heidelberg. Cyril Wilde prend le prend le patronyme de son oncle et devient Cyril Holland. L’enfant qui a connu une vie déjà trop cabossée pour son jeune âge ne brille pas à l’école et ne poursuit pas d’études supérieures. Il sera militaire ! En 1908, Andrew Holland intègre l’Académie royale militaire de Woolwich et sert en Inde avec le grade de lieutenant. Andrew est parfaitement bilingue en allemand. Par les temps qui courent, cette maîtrise linguistique et sémantique est évidemment appréciée de son commandement qui le promeut capitaine à son retour en Europe pour le combat. Andrew Holland est déployé sur le front d’Artois, plus précisément à Festubert, lorsqu’un tireur embusqué allemand l’abat. Le fils d’Oscar Wilde meurt à 29 ans.

Mont-Saint-Eloi, Vimy mais encore Notre-Dame de Lorette. Chaque moindre élévation du relief offre une perspective qui domine une large partie du pays artésien. Les lieux sont évidemment âprement disputés. C’est au pied de Mont-Saint-Eloi, à la limite de la commune avec le bourg voisin de Carency que disparaît François Faber à l’âge de 28 ans. Son corps ne sera jamais retrouvé et il ne sera déclaré officiellement mort qu’en 1921. La sentence est évidemment subjective mais il se peut que François Faber soit le poilu le plus célèbre tué à l’ennemi en Flandre-Artois-Hainaut pendant la Première Guerre. Né dans l’Eure mais de nationalité luxembourgeoise, Faber fait partie des pionniers du sport cycliste dont il est un champion au palmarès impressionnant : 19 victoires d’étapes sur le Tour de France, vainqueur du Tour de Lombardie 1908, vainqueur de Paris-Bruxelles et Paris-Tours 1909, il remporte le Tour de France la même année, avant d’accrocher la première place à Bordeaux-Paris 1911 et Paris-Roubaix 1913. Le grand rival d’Octave Lapize est issu d’une famille modeste et se dote d’un courage extraordinaire. Celui que Louis-Ferdinand Céline appelle le « beau Faber » aurait déclaré : « La France a fait ma fortune. Il est normal que je la défende. » Aussi le cycliste est-il volontaire pour la Légion étrangère et incorporé au 2ème régiment de marche du 1er régiment étranger. Faber entame sa dernière course. Il apprit la naissance de sa fille quatre jours avant sa disparition.

Arthur French Cyril Holland enfant François Faber

Comme Faber, Gustave-Alfred Noiré appartient à la Légion étrangère dont il est un chef de bataillon renommé après qu’il a gravi tous les échelons dans la Coloniale. Engagé en 1885 comme simple soldat, il est promu caporal au sein du 1er régiment d’infanterie de marine et devient sergent au 1er régiment de tirailleurs tonkinois. Manifestant de réelles dispositions de commandement, il intègre l’Ecole d’infanterie six ans après le début de son engagement militaire. Désormais capitaine, le natif de Meurthe-et-Moselle est de toutes les campagnes : Madagascar, A.O.F., Cochinchine et Côte d’Ivoire. De retour d’Afrique, c’est peu avant le déclenchement des hostilités en Europe que Noiré quitte le 24ème régiment d’infanterie coloniale pour la Légion étrangère au sein du même 2ème régiment de marche du 1er régiment étranger dans lequel il côtoie Faber. A la tête du bataillon C, Gustave-Alfred Noiré meurt au combat à Neuville-Saint-Vaast. Sa mort clôture l’hécatombe de ce maudit 9 mai 1915.

Le lendemain n’est pas moins meurtrier. Lui est allemand et se nomme Albert Weisgerber. Le lieutenant combat dans le village de Fromelles. Fromelles… Chaque jour, une estafette du 16ème régiment d’infanterie de réserve vient y porter les ordres délivrés par le commandement installé à Wavrin. Personne ne le sait encore mais cette estafette fera trembler le monde entier deux décennies plus tard. Son nom : Adolf Hitler. Se peut-il qu’Albert Weisgerber l’ait connu, ne serait-ce que croisé avant qu’il ne soit tué ce 10 mai, à l’âge de 37 ans ?… Albert Weisgerber naît dans la Sarre en 1878. Etudiant à l’Académie des arts de Munich, il fait la connaissance de nombreux artistes avec lesquels il se lie d’amitié. Parmi les plus connus : Wassily Kandinsky, Hans Purrmann ou Paul Klee. Paul Klee qui suit son ami au sein du collectif artistique Münchener Neue Secession dont Weisgerber prend la présidence et qui constitue une scission de la Münchener Secession. Nous sommes en 1913. Les querelles artistiques cèdent bientôt leur place aux tensions géopolitiques.

D’un père artiste musicien lyrique, Ernest-Jacques Barbot voit le jour en 1855 à Toulouse. Nulle vocation musicale ne l’émeut. Barbot sera militaire. Le jeune homme de 20 ans intègre Saint-Cyr dont il sort en 1877. Le sous-lieutenant de la promotion Wagram prend son commandement au sein du 74ème régiment d’infanterie. Lieutenant puis capitaine, Barbot poursuit son parcours militaire dans pas moins de onze autres régiments d’infanterie. Entre-temps passé par l’Ecole de guerre, l’officier toulousain est dans son 159ème régiment d’infanterie de Besançon lorsqu’éclate la Grande guerre. Barbot est nommé général au tout début du conflit et prend la direction d’Arras. L’officier de 59 ans est gravement blessé au lieu-dit Cabaret Rouge à Souchez. Evacué vers l’ambulance de Villers-Châtel, il y meurt de sa blessure. Le village dans lequel il fut blessé honore le général d’une statue qui devance le monument ailé de la victoire.

Albert Weisgerber Ernest-Jacques Barbot

Comme l’occitan Barbot, Louis-Auguste-Théodore Pein est officier de carrière mais catalan. Tandis qu’il commande la 1ère brigade de la division marocaine, le colonel est blessé à Carency le 9 mai avant de décéder des suites de sa blessure à Acq le lendemain. Fils de militaire, il s’engage en 1887 pour un service de cinq ans et rejoint Saint-Cyr. Pein officie au sein du 106ème régiment d’infanterie avant de se voir affecter au 2ème bataillon d’infanterie légère d’Afrique. Désormais avec le grade de capitaine, c’est sur le continent africain qu’il connaît son premier fait d’armes en 1899 lorsqu’il parvient à faire repousser une attaque de berbères à In Salah, dans le Sahara algérien. La bataille d’Artois sera sa dernière campagne. Il avait 47 ans.

A l’occasion des terribles combats du mois de mai 1915, les officiers français payent ainsi un lourd tribut à la guerre. Georges Guillo-Lohan naît à Rouen en 1871. Pour lui aussi, ce sera une carrière militaire, entamée en 1890, qui le mène bien loin de l’Hexagone. En mai 1902, il participe vaillamment à la bataille de Tit lors de laquelle des Touaregs insurgés mènent un raid sur Tamanrasset, également dans le Sahara algérien. Le normand est alors chargé d’une mission de reconnaissance et de pacification dans le massif montagneux du Hoggar. Guillo-Lohan et les deux centaines de fantassins qu’il commande semblent être les premiers hommes à investir les plus hauts sommets du massif, culminant à plus de 2.000 mètres. L’officier échoue en revanche à gravir le piton de l’Ilaman. Car l’expédition confiée au rouennais se veut également scientifique. Sans grands résultats et le rapport scientifique de son expédition est même égaré… Le lieutenant regagne la France et demeure en garnison à Toul lorsque la mobilisation générale est décrétée. A la tête du 117ème régiment d’infanterie, le chef de bataillon est tué, à l’âge de 43 ans, à Arras le 11 mai. Son corps repose dans la nécropole de Notre-Dame-de-Lorette.

Une stèle lui rendant hommage est inaugurée à Mont-Saint-Eloi pour le centenaire de sa mort. Le 12 mai 1915, Jean-Paul-Ernest Stirn meurt dans les combats du bois de Berthonval à Carency. Le général de brigade avait succédé deux jours plus tôt au général Barbot (voir plus haut), à la tête de la 77ème division d’infanterie. Stirn naît à Mutzig en 1867, quatre années avant que l’Alsace-Lorraine ne redevienne territoire d’Empire. Passé par Saint-Cyr, il intègre le 101ème régiment d’infanterie à Laval avant de suivre les cours de l’Ecole supérieure de guerre, dont il sort treizième sur 80. Promu capitaine puis chef de bataillon, il occupe des fonctions davantage au sein de l’état-major des armées qu’en régiment. La doctrine de l’offensive à outrance, peu économe en vies humaines, et définie par le colonel Louis de Grandmaison l’impressionne beaucoup. Quelques mois avant la guerre, Stirn revient sur le terrain et succède à un colonel nommé… Philippe Pétain à la tête du 33ème régiment d’infanterie qui prend ses quartiers à Arras. Le régiment pénètre en Belgique au tout début de la guerre et combat à Dinant et Charleroi. Puis c’est le retour en France : Guise et la Marne. Promu colonel, Stirn est nommé à la tête de la 88ème brigade d’infanterie dans le village qui le verra tomber à 48 ans. 

Charles Heyman est le petit-fils du peintre cotentin Jean-François Millet. Comme son grand-père, il se destine à la peinture. Charles naît à Paris en 1881 et rencontre de nombreux artistes à la fin de l’adolescence. Il est fortement imprégné par les œuvres de graveurs. Alors, le peintre aquarelliste sera aussi graveur aquafortiste. Le peintre Fernand Cormon prend le jeune artiste sous son aile. C’est dans son atelier que Charles Heyman s’exercera trois années durant. Stakhanoviste de la gravure, Heyman laisse à la postérité un nombre impressionnant de gravures et eaux-fortes. Pas moins de 170 qui déclinent ses thèmes de prédilection : les usines, les voies ferrées, les locomotives, la banlieue de Paris, les rues parisiennes mais également des paysages marins de sa Normandie natale et de Bretagne. De nombreuses commandes lui parviennent. On salue son travail dans La Revue de l’art ancien et moderne. A n’en pas douter, le talentueux Heyman est de l’étoffe des plus grands et il a à peine 30 ans. D’une colline l’autre Charles Heyman est tué à l’ennemi le 15 mai dans l’assaut d’Ablain-Saint-Nazaire, en bas de la hauteur de Notre-Dame-de-Lorette.

Sur le secteur de la tranchée des saules à Aix-Noulette, il est 16 heures ce 26 mai 1915. Albert Thierry est fauché par un éclat d’obus au visage. Il combattait comme simple fantassin au sein du 28ème régiment d’infanterie. Son corps ne sera jamais identifié et les os du bel homme de 33 ans sont mélangés avec ceux de milliers de camarades d’infortune dans l’ossuaire de Lorette. La guerre qu’il haïssait tant n’aura laissé aucune chance au libertaire. Albert Thierry naît à Montargis en 1881 dans une famille modeste. Le fils de maçon est un élève brillant qui entreprend des études supérieures. Bénéficiaire d’une bourse d’étude en 1903, l’étudiant découvre l’Allemagne et l’Autriche et s’initie à la langue de Goethe deux années durant. Revenu en Île-de-France, il dirige une classe de primaire à Melun. Le jeune homme a, entre temps, effectué ses classes militaires en 1902-1903 et est pressenti pour monter en grade. Antimilitariste convaincu, le conscrit refuse. Antimilitariste et anarchiste qu’est Albert Thierry qui se consacre à l’écriture d’un ouvrage et d’articles théoriques sur la pédagogie et le syndicalisme dans les revues Les Temps nouveaux, La Vie ouvrière mais encore Les Cahiers de la quinzaine dirigés par Charles Péguy. L’auteur prolétarien s’essaye également à la poésie. Son recueil Le Révélateur de la douleur est publié à titre posthume, de la même manière que la majeure partie de son œuvre politique.

Jean-Paul-Ernest Stirn Charles Heyman Albert Thierry

Une vie hors norme que celle de Henri Gaudier. Né près d’Orléans en 1891, l’enfant est excellent élève et manifeste un talent précoce pour le dessin, également de sérieuses prédispositions pour les langues. Alors obtient-il une bourse pour la Grande-Bretagne. Le jeune homme étudie à Bristol et Cardiff et effectue un détour par l’Allemagne avant de regagner la France où sa parfaite maîtrise de la langue de Shakespeare lui permet de décrocher un poste de traducteur chez le prestigieux éditeur Armand Colin. Viennent les amours… Henri rencontre Sophie Brzeska, une Polonaise de 18 ans son aînée. Les dents grincent dans la famille du jeune homme. Les amoureux, platoniques dit-on…, fuient à Londres et se font passer pour frère et sœur. Aussi accolent-ils leurs patronymes. Henri Gaudier devient Henri-Gaudier Brzeska. Sans le sou, il accepte un emploi de sculpteur et fait la connaissance des écrivains Wyndham Lewis et Ezra Pound avec lesquels il se lie d’amitié. Ces rencontres vont changer sa vie. Gaudier-Brzeska embrasse la sculpture comme on entre en religion. Influencé par le cubisme et les arts primitif et abstrait, il devient un membre fondateur du vorticisme, mouvement particulariste britannique du futurisme. Le sculpteur multiplie les allers-retours avec la France mais est de nouveau contraint à fuir en Angleterre. Non en raison de sa tumultueuse histoire d’amour cette fois-ci mais parce que, affichant des convictions libertaires et antimilitaristes, Gaudier-Brzeska refuse d’être incorporé sous les drapeaux. Nous sommes en 1911. Trois ans plus tard, en juillet 1914, le vorticiste rédige son testament et établit le catalogue de ses œuvres. Des dispositions que l’on peut penser curieusement précoces mais l’antimilitariste se révèle finalement volontaire pour le Vortex de la guerre. Débarqué à Boulogne-sur-Mer, le voilà arrêté en tant que déserteur. Gaudier parvient à s’échapper et fuit, encore et toujours, à Londres où l’ambassade lui délivre un sauf-conduit lui permettant de débarquer ensuite au Havre, sans encombres cette fois-ci, pour être enrôlé. D’abord envoyé au front dans la Marne, le promu caporal, bientôt sergent, prend ensuite position dans le secteur d’Arras et s’apprête à une offensive contre les lignes allemandes. Atteint par une balle en plein front, il tombe le 5 juin à Neuville-Saint-Vaast. Celui qui compte parmi les pionniers de la sculpture moderne laisse une œuvre abondante. « Gaudier est irremplaçable. Personne n’est apparu capable de prendre sa succession. », écrivit son ami Ezra Pound.

De santé fragile, Paul Drouot est éligible pour être, certes mobilisé, mais à l’arrière du front. Refus catégorique et le soldat est incorporé au sein du 3ème bataillon de chasseurs à pied. Le 9 juin, à Aix-Noulette, un obus lui fait expirer son dernier souffle. Né 29 années plus tôt à Vouziers en pays ardennais, Paul Drouot est orphelin de père, décédé peu avant l’accouchement. Le foyer est bientôt ruiné après un coûteux procès. La famille auparavant bourgeoise, (elle compte parmi ses aïeux le général Antoine Drouot, qui suivit l’Empereur Napoléon dans son exil de l’île d’Elbe), est bientôt désargentée. L’enfant quitte son terroir pour monter à Paris avec sa musicienne de mère et son grand-père qui initie le petit Paul à la lecture et la poésie. Le poète en herbe fait ses premières armes à 18 ans dans la revue Psyché que Paul fonde avec son ami, le futur collaborateur pendant la Seconde Guerre mondiale, Louis Thomas. La Chanson d’Eliacin est publié en 1906 et constitue le premier recueil de poèmes de l’auteur, bientôt suivi de La Grappe de raisin, deux ans plus tard, enfin Le Vocable du chêne en 1910. Maurice Barrès et Henri de Régnier comptaient parmi ses amis. Ce dernier préface la publication à titre posthume, en 1921, du roman Eurydice deux fois perdue, qui fit accéder le défunt soldat à la notoriété littéraire.

Fils de gendarme corse, Jean Angeli naît en Auvergne au cours de l’hiver 1886. Dans son village d’Ambert, le petit Jean a pour ami d’enfance le futur grand écrivain conteur Henri Pourrat. Quant à son frère cadet, il est le peintre et graveur François Angeli. Le baccalauréat en poche, l’auvergnat franchit les Alpes et séjourne en Italie en 1905. Six années plus tard, le voilà licencié en lettres et certifié en langue italienne. 1912, Jean Angeli qui a choisi le nom de Jean L’Olagne comme pseudonyme, signe son premier ouvrage Sur la colline ronde. Films auvergnats, livre rédigé à quatre mains avec son fidèle ami Pourrat. Angeli est mobilisé en 1914 et rejoint le 140ème régiment d’infanterie qui prend bientôt garnison en Artois. Ce 11 juin, le village d’Hébuterne est le théâtre de durs combats. L’écrivain auvergnat est blessé et secouru par des brancardiers. On ne sait rien des circonstances exactes de sa mort. Sa dépouille est introuvable. Seuls sont identifiables les corps des deux ambulanciers qui venaient de le secourir et gisent désormais au sol. 

« Maman, Maman, je ne veux pas mourir ! » L’homme court dans tous les sens, affolé comme une bête sauvage que l’on vient de capturer. On a beau présenter le brave comme demeuré, il a bien compris le funeste sort qui l’attend. Face à lui, une rangée d’hommes bientôt le fusil en joue, prêts à faire feu. « Lui », c’est Joseph Gabrielli, le berger de Pietraserena en Corse. Comme tant de soldats Flamands, Bretons, Basques, ou Catalans, le Corse ne parle pas un mot de français ou le balbutie seulement. Alors en plus d’être pauvre d’esprit, ses officiers disent également de lui qu’il est illettré. Gabrielli appartient au même 140ème régiment d’infanterie que Jean Angeli. Le 8 juin, au deuxième jour de la bataille d’Hébuterne, le berger est manquant à l’appel. Quatre jours plus tard, un aspirant du 11ème génie aperçoit un fantassin dans la cave d’une maison de Colincamps, dans le département de la Somme, à 4 kilomètres du front. Le fantassin, c’est Joseph Gabrielli, désarmé de son fusil et qui n’a plus sur lui que sa baïonnette et quelques cartouches. Le berger est hébété et incapable d’expliquer sa présence. Il dit être monté à l’assaut comme il fut ordonné. Un obus aurait éclaté à très grande proximité de lui. Il aurait été séparé du reste de sa compagnie et se serait mis à sa recherche sans succès. Mais hagard et en état de commotion, il aurait investi la cave d’une demeure pour s’y terrer, complètement choqué. Gabrielli ment-il ? N’est-il qu’un déserteur ? Le lendemain de son arrestation, le 14 juin, le malheureux corse est présenté devant un conseil de guerre pour abandon de poste en présence de l’ennemi. Le jugement est expéditif, Joseph Gabrielli est condamné à la peine de mort. A peine une heure après le début des plaidoiries, il est présenté devant le peloton d’exécution, terriblement ému dit-on. Après qu’il lui a été infligé le coup de grâce, le commandant Albert-Auguste Poussel, président du conseil de guerre, dit du berger : « Voilà une mort qui épargnera bien des vies humaines ». Joseph Gabrielli meurt à 21 ans et laisse sur la future île de beauté son troupeau, ses parents et quatre frères et sœurs. Fusillé pour l’exemple à Hébuterne, il est réhabilité en 1933.

Henri-Gaudier Brzeska Paul Drouot Jean Angeli Joseph Gabrielli

Charles Simon naît en 1882 à Paris et s’intéresse très jeune à la pratique sportive. Il s’initie à plusieurs disciplines au sein de son club, L’Etoile des deux lacs. Le football et l’athlétisme le motivent particulièrement. A 22 ans, Charles Simon devient secrétaire général sportif de la Fédération gymnastique et sportive des patronages de France. Alors balbutiant, le football est en plein essor. Charles Simon organise un championnat fédéral. Investi à plein temps dans l’organisation de championnats sportifs, il devient salarié de la F.G.S.P.F. et par là même l’un des premiers dirigeants rétribués du sport français. Devenu incontournable, Charles Simon est un poids lourd de l’administration des pratiques athlétiques en France. S’il entretient des relations très amicales avec Pierre de Coubertin, Charles Simon craint néanmoins une trop grande hégémonie de la fédération omnisports de l’Union des sociétés françaises de sports athlétiques, quand bien même siège-t-il en son sein dirigeant. Charles Simon croit nécessaire de dissocier la fédération de football du reste des autres disciplines et fonde le Comité français interfédéral. Choix gagnant ! Le C.F.I. devient dans l’immédiat après-guerre la Fédération française de football-association qui régit toujours le sport-roi aujourd’hui et dont Charles Simon est l’incontestable précurseur, de la même manière que la prestigieuse Coupe de France créée en 1917. Mais Charles Simon ignore l’importance de sa postérité. Incorporé au 205ème régiment d’infanterie, il meurt à l’âge de 32 ans dans les combats dits du Labyrinthe à Ecurie, petit village au Nord d’Arras, le 15 juin.

Lui appartient au camp d’en face. Ce même 15 juin, comme Charles Simon, il combat dans le secteur d’Arras. Comme Charles Simon, il est un amoureux du sport et un sportif accompli. Hans Dülfer est fauché par un éclat de grenade dans les environs de la cité arrageoise. Né à Barmen en Rhénanie 23 ans plus tôt, le jeune allemand mène une existence sereine. Il se destine à la médecine en 1911 et entreprend ses études à Munich. Non, ce sera finalement le droit et puis, non, Hans Dülfer entame des études de philosophie. Les Alpes l’attirent. Le jeune homme devient en quelques années un virtuose de l’alpinisme et enchaîne plus de cinquante ascensions dans les massifs alpins du Kaisergebirge et des Dolomites. Pionnier de l’escalade en haute montagne, Hans donne son nom à la technique « à la Dülfer » qui caractérise la manière athlétique à l’aide de laquelle le jeune homme progressait sur la paroi en opposition à une fissure. Il innove également en inventant la technique de descente en rappel dite « en S ».

Jules Leroux est considéré comme l’inventeur du roman régionaliste ardennais. Né à Villers-Semeuse en 1880, l’enfant perd son père très rapidement. Le jeune homme est doué pour les études et son instituteur prend l’orphelin de père sous son aile. Jules Leroux intègre en 1897 l’Ecole normale de Charleville et devient bientôt instituteur dans son département natal avant de prendre un poste de maître-interne et professeur de lettres à l’Ecole normale de Douai, ville flamande à laquelle l’ardennais demeure attaché. Le bibliovore ambitionne de devenir écrivain. En cela sera-t-il aidé par Louis Pergaud, jeune auteur dont la célébrité fut d’une précocité rare. Pergaud met en relation Leroux avec un jeune éditeur, en la personne d’Eugène Figuière. Si Jules Leroux a déjà bien commis quelques ouvrages, dont un publié à Roubaix, et intitulé L’Aube sur Béthanie, c’est en 1911 que son talent est reconnu. Une fille de rien est édité par Figuière en 1911 et il s’en faut de peu pour que Jules Leroux ne remporte le Goncourt, finalement ravi par Alphonse de Châteaubriant et Monsieur des Lourdines. Leroux prend progressivement sa place dans le tableau de la littérature française du début du 20ème siècle. Douai, sa cité d’adoption, lui inspire deux ouvrages, A propos d’un tableau de l’église Notre-Dame-de-Douai et une étude sur le peintre flamand, sobrement intitulée, Jehan Bellegambe. Pergaud et Leroux, prometteur duo des lettres. Mais les deux compères ne survivront pas à la Grande guerre. Leroux est volontaire pour le front et mobilisé au sein du 41ème régiment d’infanterie. Le soldat est handicapé par une première blessure à la main. Rétabli, il regagne son régiment et est promu caporal. Le 16 juin 1915, Jules Leroux est tué à l’ennemi à Roclincourt. Il meurt à 34 ans.

Charles Simon Hans Dülfer Jules Leroux

Neuville-Saint-Vaast, le 27 juin. C’est un gaillard trapu d’1 mètre 80 et 80 kilos qui ne reviendra pas de la guerre. Sergent au 74ème régiment d’infanterie, Marcel Legrain meurt au combat, à l’âge de 25 ans. Il naît dans le seizième arrondissement de Paris en 1890. On sait peu de choses de la vie de Marcel. Il compte pourtant parmi les rugbymen français les plus talentueux du début du siècle. Le joueur de seconde ligne joue au Stade Français et est honoré d’une première sélection en équipe de France à 19 ans. Onze autres suivront et l’avant, passé troisième ligne, porte le maillot français à l’occasion de pas moins de quatre Tournoi des Cinq Nations de 1910 à 1914. Marcel Legrain est acteur de deux moments historiques du rugby français : la première victoire du XV tricolore contre une équipe britannique, en l’occurrence l’Ecosse, battue 15 à 16 en 1911 dans le premier Tournoi des Cinq Nations et la première confrontation France-Afrique du Sud en 1913 que les Springbocks remportent 35 à 5. Ainsi Legrain est-il un pilier du Stade Français, dont le grand rival était l’autre club parisien, le Racing Club de Paris. Parmi les stars du XV du Racing, un certain Pierre Guillemin. Laissons la parole à Sylvie Lauduique-Hamez dans son ouvrage Les Incroyables du rugby : « Pierre Guillemin et Marcel Legrain, se lièrent d’amitié. […] La première année où les deux clubs parisiens s’affrontèrent, Guillemin plaqua Legrain brutalement et l’envoya voir trente-six chandelles pendant près de quarante-huit heures. L’année suivante, c’est exactement l’inverse qui se produisit. La troisième année, les deux amis portaient le maillot du Racing. En voulant plaquer le trois-quarts stadiste Jacques Dedet, leurs deux têtes se cognèrent et ils terminèrent le match, inconscients ! » Comme Legrain, l’autre tête de mule de Guillemin trouve la mort trois semaines plus tôt dans la Meuse.

Une croyance populaire veut qu’il soit plus difficile de «se faire un nom » quand le nom de famille est également un prénom. Alors quand en plus, un parfait homonyme exerce le même art… Jean Bernard naît à Valence en 1881 dans une famille de la bonne société. Le père est directeur de banque et la direction de la succursale de Bruxelles lui est offerte. La famille déménage donc et il est ensuite temps pour l’adolescent de poursuivre son éducation. Jean est d’abord envoyé en Angleterre puis en Allemagne. Mais le père meurt prématurément. Jean Bernard est contraint de regagner sa Drôme natale pour rejoindre sa mère et accepte un emploi dans une agence bancaire. Le banquier écrit des poèmes. Problème : le poète valentinois est involontairement concurrencé par un parfait homonyme écrivain parisien. Alors Jean de Valence accole le premier prénom de son père au sien. Le poète Jean-Marc Bernard est né. Poète imprégné par le classicisme du 17ème siècle, le jeune homme ne renie pas la modernité de certaines écoles artistiques, ainsi le courant futuriste fondé en Italie par Filippo Tommaso Marinetti. Catholique et monarchiste, Jean-Marc Bernard se revendique d’Action française et est l’animateur de la section locale du mouvement de Charles Maurras. Publié en 1904, La Mort de Narcisse constitue son premier roman. Plusieurs autres suivront et l’auteur demeure célèbre pour son poème De Profundis. Pourtant volontaire pour le front, son incorporation lui est refusée à deux reprises. Jean-Marc Bernard pâtit d’une mauvaise vue. La troisième tentative sera la bonne…, et fatale. Le poilu Bernard meurt à Carency, âgé de 33 ans, le 9 juillet 1915.

Edward Gordon Williams repose au cimetière britannique de Saint-Venant. Le lieutenant enrégimenté au sein des Grenadier Guards est décédé près de Béthune le 12 août 1915. 27 ans plus tôt, celui qui deviendra athlète de haut niveau voit le jour dans le comté de Devon en Angleterre. En bon fils de bonne famille, il est scolarisé dans l’élitiste établissement d’Eton avant d’intégrer la non moins prestigieuse Université de Cambridge. Cambridge et sa grande rivale, l’Université d’Oxford s’affrontent chaque année au printemps à l’occasion d’une course d’aviron. Membre de l’équipe du Cambridge University Boat Club, Edward prend part à sa première boat race. 1908, il n’est âgé que de vingt ans lorsqu’il remporte la médaille de bronze en aviron de huit en pointe avec barreur aux Jeux olympiques de Londres. Le rameur participe à un second duel Oxford-Cambridge mais le temps des études est bientôt révolu. Edward Gordon Williams embarque pour le protectorat de la Rhodésie du Nord-Ouest où il occupe des fonctions d’administrateur colonial avant de regagner l’Europe pour endosser l’uniforme.

Lorsqu’Edward Gordon Williams trouve la mort au combat le 12 août 1915, voilà près d’une année que les armées du Kaiser ont pénétré dans les Pays-Bas français. Une année pendant laquelle le sang de centaines de milliers de jeunes européens a coulé. D’autres mourront encore… Ils viendront du monde entier pour fouler leur dernière demeure, la terre lourde et limoneuse de Flandre-Artois-Hainaut…

Marcel Legrain Jean-Marc Bernard Edward Gordon Williams

Ne manquez pas le troisième épisode de la série sur les personnages célèbres morts dans les Pays-Bas français pendant la Première Guerre mondiale à paraître le 28 octobre.

Crédits photo : The War illustrated (photo d’illustration), Agence Rol (Charles Simon)

Le miroir du Nord, 2022, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

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