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Entretien avec Wido Bourel sur son dernier ouvrage. Qui la Flandre dérange-t-elle ?

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Yoran Embanner est un éditeur précieux ! Etablie en Bretagne, la ligne éditoriale de la maison s’attèle à la publication annuelle de nombreux ouvrages sur l’ensemble des minorités nationales qui composent l’Hexagone. Après l’Alsace, la Bretagne, la Corse et la Savoie, c’est au tour de la Flandre d’intégrer la collection des « Questions qui dérangent ». L’ouvrage vient de paraître et est signé de la main de Wido Bourel, parfait locuteur de néerlandais, né en 1955 en Flandre française et qui a fait le choix de s’installer de l’autre côté d’une frontière imposée par les appétits nationaux.

N’ayons crainte de l’affirmer, plus qu’un simple ouvrage, Flandre, des questions qui dérangent constitue une boussole pour le Flamand qui serait encore un peu honteux de son identité mais surtout pour les générations les plus jeunes, afin qu’elles s’initient sans complexes à leur patrie flamande. Si Comment j’ai retrouvé mon peuple et ma langue, publié par l’abbé Gantois fait figure de livre d’éveil, si l’Histoire secrète de la Flandre et de l’Artois de Gérard Landry et Georges De Verrewaere est un remarquable ouvrage de vulgarisation de l’Histoire des Pays-Bas français, le dernier livre de Wido Bourel est un texte militant qui délivre une nécessaire mise au point afin de dépasser les querelles incapacitantes auxquelles trop d’importance est donnée.

Wido Bourel, vous êtes l’animateur du site widopedia.eu et l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages en néerlandais ou en français, parmi lesquels des biographies de Louis De Baecker, Cyriel Moeyaert ou Nicolas Bourgeois, mais également un ouvrage remarqué sur la langue flamande, intitulé Olla Vogala, l’Histoire de la langue des Flamands, en France et ailleurs. De tous les peuples de l’Hexagone qui expriment un sentiment particulariste, le peuple flamand est désormais à la remorque des revendications et peine à se donner quelque visibilité tandis que le mouvement flamand était l’un des plus dynamiques dans la première moitié du 20ème siècle. Pourquoi un tel déclin ? Et pour paraphraser le Breton Morvan Lebesque, comment peut-on être Flamand au troisième millénaire ?

Il est difficile de comparer des situations, des histoires et des situations géopolitiques aussi différentes que celles des peuples de l’Hexagone. A L’échelle de la France, la Flandre française n’est qu’un appendice pressé comme un citron contre une frontière artificielle. Nous oublions un peu vite que de l’autre côté en Flandre belge, 6 millions de Flamands ont leur parlement, leurs universités, leur langue, leur littérature, leurs arts et vivent leur identité. La vérité est que Pietje XIV nous a coupé de notre environnement naturel et que nous en subissons depuis les conséquences. Un seul exemple : le plein emploi en Flandre belge pour un chômage chronique de plus de 10 % chez nous.  

« je trouve que la Flandre française a plutôt bien résisté au rouleau compresseur jacobin »

Ceci étant dit, je trouve que la Flandre française a plutôt bien résisté au rouleau compresseur jacobin, à l’administration centralisante et à l’interdiction de sa langue et de sa culture. Avoir tenu le coup plus de trois siècles alors que tout a été fait pour interdire sa langue, sa culture, son identité, jusqu’à gommer le nom de Flandre pour en faire un point cardinal, relève du miracle. Et pour abonder dans le sens de Morvan Lebesque : être flamand au troisième millénaire c’est la meilleure façon de faire de notre enracinement un rempart en réponse à l’utopie woke et mondialisante qui nous envahit un peu plus tous les jours. 

L’histoire est connue : qui s’intéresse à la Flandre est aussitôt sommé de prendre position sur un certain nombre de questions qui traversent les associations de promotion de la culture flamande : dialecte flamand ou langue néerlandaise ? Griffes et langues rouges ou noires ? Et bien d’autres questions qui affaiblissent plus qu’elles n’affermissent les revendications communes d’un peuple. Alors, en Flandre, les questions qui dérangent sont-elles des questions qui fâchent ?

Les questions qui dérangent ne fâchent pas les gens qui acceptent le débat sans œillères. Dans mon livre j’ai mis l’accent sur quelques questions qui polluent le débat… La plupart concerne d’ailleurs uniquement la Flandre française :  pourquoi dit-on les Flandres et pas les Normandies ; pourquoi le lion de Flandre jaune et noir serait-il un symbole de l’extrémisme et le lion avec griffes et langue rouges historique ?  Comment déclarer sans mourir de rire que le flamand occidental n’est pas un des dialectes du néerlandais ?  Tout ceci explicité par des gens qui ne savent pas tenir une conversation en flamand occidental et encore moins en néerlandais. Autant d’énormités qui ne sont jamais neutres. Mon livre contribue à remettre les pendules à l’heure et à débarrasser les jeunes flamands du troisième millénaire de quelques complexes.

Fait unique, le sentiment d’appartenance à la Flandre est concurrencé, sur son propre sol, par une seconde dynamique identitaire, la culture ch’ti. Bien que férocement péjorative et insultante, elle est parvenue à prendre racine et à se développer, à grands renforts de subventions et de marketing. A qui la faute ? Quelle est la responsabilité du mouvement flamand de France ?

Je tiens tout d’abord à préciser que je n’ai rien contre la langue picarde, langue et culture plus ancienne que la langue française. La culture picarde en Picardie, je prends. Mais pas en Flandre. Le phénomène ch’ti c’est une caricature de la francisation déguisée en Raoul de Godewaersvelde qui nous attend. C’est le dissident tchèque Milan Hübl qui a écrit que quand une culture disparait, elle est remplacée par une autre culture. Ceci étant dit, c’est aux Flamands de France à se faire respecter comme Flamands et personne ne fera le travail à leur place. Vous connaissez l’autocollant « Flamand et pas ch’ti ». Ceci étant dit, je crois que la déferlante ch’ti, couronnée si j’ose dire par l’œuvre du sieur Dany Ch’tiboon, n’a pas mieux servi ni fait avancer qualitativement la cause picarde. 

« c’est aux Flamands de France à se faire respecter comme Flamands « 

Pendant des décennies, le mouvement flamand de France a milité pour la reconnaissance de la langue flamande et a pu offrir de belles mobilisations dans les années 1970 et 1980, avec des associations comme Menschen Lyk Wyder ou le Cercle Michel De Swaen. Les militants d’alors ne reçurent que mépris et refus de la part de l’immense majorité des élus. Et voici que tout à coup, tout ce petit monde semble se passionner pour le dialecte flamand. Comment expliquer cette curieuse volte-face ?

Je crois que dans les années 1970 et 1980, les militants flamands étaient d’un autre calibre, et que le noyau dur avait une meilleure formation idéologique. J’ai moi-même milité dans des associations comme Hekkerschreeuwen, le cercle De Swaen et j’en passe, et peux en témoigner. Aucunes de ces associations n’opposaient le dialecte flamand parlé dans la région à sa langue culturelle le néerlandais. Ce volte-face ne sort pas d’un chapeau magique. Il a ses origines dans les années ’80, lorsque des militants d’extrême gauche, qui faisaient de l’entrisme dans certaines associations flamandes, ont expliqué par un tour de passe-passe dont seule la dialectique marxiste a le secret, que le dialecte flamand de nos parents était moins la ‘langue d’un peuple’ (volk) mais la voix du peuple opprimé.

« Opposer la langue standard, le néerlandais à un de ses dialectes, le flamand occidental, est une action politico-culturelle voulue »

Opposer la langue standard, le néerlandais à un de ses dialectes, le flamand occidental, est une action politico-culturelle voulue et concertée, suite à la pression européenne pour reconnaitre les langues régionales et minoritaires. Il s’agit d’affaiblir l’apprentissage de la langue standard en subventionnant l’apprentissage d’un dialecte. Rien de nouveau dans la panoplie jacobine : on a vu exactement la même chose après la dernière guerre en Alsace : l’allemand a été décrété langue étrangère et mis sur la touche au profit de la seule promotion du dialecte alsacien.  Le résultat, me disait récemment un militant alsacien, c’est que, hors de l’enseignement immersif, les petits Alsaciens ne sont même pas capables aujourd’hui de commander une bière à Munich à la sortie du secondaire. C’est pourquoi il faut bien entendu également donner une place au néerlandais dans le cadre de l’enseignement de la langue régionale.

Dans votre ouvrage, vous prenez le parti de réhabiliter la figure de Jean-Marie Gantois, coupable aux yeux de l’ensemble des historiens et journalistes, de s’être compromis avec les Allemands. L’action de l’abbé flamingant a-t-elle été mal comprise ?

C’est mon regretté ami Nicolas Bourgeois qui me dit un jour : « Jean-Marie Gantois avait l’envergure d’un éveilleur de peuple mais son peuple était beaucoup plus petit ». J’avais, je l’avoue, une opinion différente à l’époque. Mais j’ai beaucoup approfondi le sujet depuis. En examinant attentivement les pièces du dossier, j’ai fini par conclure que les dés étaient pipés… Au procès contre le VVF l’accusation surtout relayée par la presse d’obédience communiste s’est donnée un mal fou à fabriquer les preuves de ce qu’elle avançait. Déclarations de l’Evêché qui n’avait, bien entendu, jamais mis Gantois à l’écart comme l’affirmait la presse, faux-témoins sortis, eux, de la vraie collaboration, documents lettres et photos divers dont l’authenticité n’a jamais été démontrée ou qui n’avaient strictement aucun rapport avec le sujet.  Une question qui dérange : Pourquoi donc tout ce cinéma de la part de l’accusation si la culpabilité des accusés allait de soi ?

Pourquoi ne pas publier un nouveau livre sur Jean-Marie Gantois ?

J’y viendrai immédiatement mais je termine : bref, ce procès fut surtout la démonstration d’un échec de la justice française qui voulait un peu vite voir tomber des têtes sous la pression de quelques journaux. Travail bâclé et il se traduisit par son contraire, à savoir de faibles condamnations ou des acquittements purs et simples des intéressés. Mais en évoquant une vague tentative de séparatisme dans le verdict, le jacobinisme ambiant tenait son lot de consolation, pour, durant des décennies, faire planer le doute sur la moindre revendication régionaliste.

L’essentiel de Gantois est justement 1) d’avoir sorti le mouvement régionaliste de son cadre strictement ecclésiastique ; 2) de l’avoir mis au diapason des doctrines fédéralistes et européennes ; 3) d’avoir recentré notre bout de Flandre dans son cadre historique des anciennes XVII provinces pour lui redonner toute sa fonction de passage et non pas de frontière en direction du Nord-Ouest européen. Je rappelle à toutes fins utiles que l’Idée Néerlandaise prônée par Gantois a toujours été combattue par l’Allemagne nazie qui elle, ne voyait que le Grand Reich allemand pour mille ans.

Et pour répondre à votre suggestion : je travaille actuellement sur un autre livre en néerlandais. Mais une nouvelle publication pourrait s’imaginer ensuite si j’en ai encore l’énergie. J ’ai déjà le titre : « Jean-Marie Gantois ni coupable ni rependant ».

38 questions dérangeantes complètent votre ouvrage et l’exhaustivité est bien évidemment impossible. Le Miroir du Nord propose celle-ci en plus : la Flandre possède un point commun avec la Catalogne et le Pays Basque. Une frontière stato-nationale traverse un territoire culturellement homogène. Pourtant à la différence des deux derniers peuples, les Flamands du Nord semblent, dans leur majorité, totalement se désintéresser du sort des Flamands de France. Pourquoi ? 

Je crois que la situation est différente. Je remarque d’ailleurs que vous ne citez pas l’Alsace alors que sa situation est plus comparable à celle de la Flandre. Les peuples que vous prenez en exemple sont des minorités dans leur pays respectifs. Pour l’Alsace on a en face, pas une région, mais toute l’Allemagne ; Pour la Flandre on a en face la Belgique représentée par sa majorité flamande et accessoirement les Pays-Bas.

Il ne faut pas chercher plus loin pour comprendre que les mécanismes de la diplomatie internationale ne répondent pas aux mêmes règles et ne suivent pas les mêmes chemins que les initiatives régionales. Ceci étant dit, beaucoup de choses qui ne peuvent se faire au niveau des états sont prises en charge par l’initiative privée en Flandre.  L’aide à l’enseignement du néerlandais hors du circuit de l’enseignement traditionnel est depuis des décennies soutenue par différentes associations ; les écoles frontalières de Flandre belge proposent aujourd’hui un enseignement immersif pour les Flamands de France intéressés ; d’autres associations aident à la signalétique privée (EUVO, etc.) ; tous les ans paraissent des dizaines de livres et d’article sur la question ; nombre d’associations flamandes de toutes obédiences se solidarisent avec la Flandre française.  Il manque une vue d’ensemble pour mieux évaluer l’intéressement de la Flandre belge en Flandre française. Et vice-versa. 

Lénine aura posé la seule question qui importe : Que faire ? Que faire pour que persiste la conscience d’être Flamands dans une Flandre dans laquelle le flamand-néerlandais serait pratiqué ?

Ma réponse à Lénine : Il nous reste heureusement beaucoup de choses à faire. La première étant de prendre notre courage à deux mains comme disait mon grand-père, de vouloir, et de ne pas avoir peur. Nous avons l’énorme chance d’avoir un arrière-pays flamand belge que nous pouvons utiliser pour autre chose que pour la visite d’un restaurant ou pour déguster une bonne trappiste de West-Vleteren. 

« Il existe pour les Flamands de France d’énormes possibilités inexploitées en Flandre belge »

Il existe pour les Flamands de France d’énormes possibilités inexploitées en Flandre belge pour étudier, apprendre la langue, effectuer un stage, trouver un emploi, participer à la vie culturelle, sportive, etc. l’enseignement immersif peut y être pratiqué dans toutes les écoles frontalières.  Rien n’est à organiser : tout est déjà en place et l’enseignement de qualité. Encore faudrait-il que les Flamands de France fassent l’effort mental de passer la frontière plutôt que de trouver toujours des excuses pour ne rien faire. A Lille ou à Dunkerque, on est plus proche de Gand, de Leuven et d’Anvers que de Paris. C’est personnellement ce que j’ai fait dans ma vie et cela m’a plutôt bien réussi.

Crédit photo : DR

Le miroir du Nord, 2022, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

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