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D’une Flandre l’autre. Lodewijk Ferdine van Bardamu, ou Céline sous les Orages d’acier

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Certes, très certainement nous faut-il nous réjouir de l’exhumation de milliers de pages de l’écrivain Louis-Ferdinand Céline. Et ce, bien que les « heureux possesseurs » aient attendu une éternité, à savoir le décès de Lucette Destouches, femme centenaire et veuve de l’écrivain, afin qu’elle ne touche pas un centime sur le grisbi célinien. Toujours est-il que Guerre est publié ce jour aux éditions Gallimard. De nouvelles informations sur la convalescence de Céline à Hazebrouck sont évidemment attendues…

« Cher Monsieur,

je vous remercie très vivement de m’avoir envoyé votre revue dont le titre et les chapitres me semblent passionnants d’intérêt en particulier – Le mythe [de] l’influence espagnole… aussi vous serais-je particulièrement reconnaissant de m’envoyer votre numéro de mars 44 qui contient le début de cette étude. Et je vous prie de me croire votre très cordial et dévoué. »

C’est à travers ces mots que Céline s’adresse au prêtre séparatiste Jean-Marie Gantois, éminence grise de la revue Le Lion de Flandre. Si les deux personnages vouent une sainte détestation du Sud, cette unique correspondance vient rappeler le sentiment d’appartenance de Ferdine à la Flandre. Céline, « [lui]-même flamand par [son] père et bien Brughelien par instinct » et dont « Le Nord est [sa] marotte » revendique une ascendance flamande. Ascendance un peu usurpée en réalité, son aïeule de grand-mère étant originaire du Quesnoy, ville au demeurant thioise. L’écrivain dont la vie ne fut jamais un long fleuve tranquille est manifestement plus doué pour la littérature que la cartographie. Mais le géopolitologue Yves Lacoste n’affirmait-il pas que « La Géographie, ça sert d’abord à faire la guerre » ?

Octobre 1914, après d’épuisantes escarmouches dans la Meuse (salut Alain-Fournier !) et encombré de sa cuirasse désormais obsolète tandis que l’on ne se bat plus à l’épée, l’anonyme militaire Louis-Ferdinand Destouches, maréchal des logis du 12e Cuir débarque avec son régiment dans les plaines nues de Flandre Occidentale pour prendre part à la course à mer et tenter d’endiguer l’avancée allemande. Entouré de ses camarades qui parlent le corse, le breton, l’occitan ou le basque bien plus que le français, le cuirassier Destouches découvre un peuple qui se maintient parmi les ruines. « C’est presque un plaisir de combattre pour un peuple aussi aimable », ces Flamands « qui ont tous l’air de petits fonctionnaires scrupuleusement propres même dans le malheur et la misère. » 

L’ethnologie cède bientôt sa place à l’horreur. La bataille de l’Yser gagne son rang parmi les Thermopyles et Lépante dans l’imaginaire guerrier européen. Le métal tombe dru. Les fécondes terres deviennent mer de fange après l’ouverture des wateringues qui recouvrent les plaines patiemment asséchées des siècles durant.  L’opulence de la peinture de Bosch et Bruegel, que Céline affectionnait tant, tranche avec la Flandre désormais meurtrie. La féérie, ce sera pour une autre fois.

A Poelkapelle, à l’ombre du majestueux beffroi d’Ypres du haut duquel l’on y jetait Bébert au cours de furieuses cérémonies médiévales, Destouches se porte volontaire pour une périlleuse mission de liaison. Projeté par une explosion contre un arbre, le margis est aussitôt atteint par une balle au bras. 

Trop de blessés encombrent déjà l’hôpital de campagne, mais surtout de fortune, de l’avant-poste. Aussi Destouches s’auto-évacue-t-il vers l’ambulance d’Ypres. Mais couper la chair est davantage préféré que soigner. Ferdine comprend que l’amputation s’y pratique à un rythme aussi industriel que dans les usines Ford. Avec l’énergie du désespéré, il refuse la scie.

Un taxi pour Hazebrouck mais le cuirassier à pied n’est plus guère dans la Marne.  A l’hôpital auxiliaire la ville, Destouches prend conscience de ce à quoi il vient de réchapper. Oh certes la guerre n’est pas loin et lové dans ses beaux draps, Louis continue d’entendre le grondement du canon ; les Teutons n’ayant pas abdiqué l’idée de réduire en cendres l’important nœud ferroviaire qu’est Hazebrouck, afin de mieux désorganiser l’intendance et la logistique ennemies.

Louis ne dort pas, cauchemarde, souffre et refuse l’anesthésie durant l’opération, craignant que l’on profite de son sommeil pour mieux le démembrer. Mais on n’est pas trop mal logé à Saint-Eustache de Saint-Jacques. On y soigne le corps, entretient le moral et le soldat y découvre la médecine.

Car il y a les infirmières ! Et il s’en passe de bien belles à Hazebrouck ! N’y chante-t-on pas que

Te Hazebroek, daer zy’n veel’ wonder zeden

‘t Stadhuys is in ‘t midden,

De kerk is buyten stede*

Parmi les soignantes, sublimes de dévotion, Louis lorgne sur Alice David, de vingt son aînée, issue de la bonne société hazebrouckoise dont la famille goûte peu aux idées nouvelles de la République et lui préfère le régionalisme loyaliste du Comité flamand de France. Et la catherinette ne se montre point insensible, bien au contraire. On ne sait réellement ce qu’il en fut de cette amourette et si le pelotage alla jusqu’à la bagatelle. Le héros de guerre, désormais décoré de la médaille militaire et de la Croix de guerre, se fait même prêter descendance. Alice, malade, prend congés de ses blessés et la rumeur qu’elle fut enceinte agite bientôt le Landerneau hazebrouckois.

Au jeu de l’amour, Alice semble bien davantage éprise que son soldat désormais en convalescence loin de la ville. Leur relation épistolaire se tarit. « Comme Sœur Anne, [Alice a] beau regarder au loin, [elle ne voit] rien venir ! » Louis tant bien que mal remis d’aplomb, l’ingrat s’est envolé pour Londres bien avant De Gaulle.

Même l’aimable Paul Houzet de Boubers, collègue du paternel Fernand Destouches et qui ne manqua pas de pourvoir aux besoins du blessé se désole de ne pas recevoir de ses nouvelles. Bientôt comblé par papa, Louis se paye même le luxe de laisser une ardoise au dévoué assureur. Voler un assureur, le futur Céline aura définitivement multiplié les exploits en ces temps enragés.

* A Hazebrouck, il y a de singuliers usages, l’hôtel de ville est au milieu de la place, l’église est hors de la ville

NB : les phrases en italique sont toutes tirées des Œuvres de Céline et de sa correspondance émise ou reçue, à l’exception des paroles du chant populaire Waerheden recueilli par Edmond De Coussemaker.

Le miroir du Nord, 2022. Dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

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